L' art: revue hebdomadaire illustrée — 5.1879 (Teil 4)

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L'ART.

longue pratique de la connivence amoureuse; et, quand elle
tombe frappée dans les bras de son amant, elle laisse à son mari
une fille, Concordia, à laquelle le Sciancato a voulu donner le
nom de sa propre mère. Giovanni, le mari, a plus de trente ans
quand il l'épouse, — puisqu'il a déjà rempli l'office de Podestat,
— on le connaît au physique, et son caractère est écrit à chaque
page des chroniques du temps. Rude et déhanché, c'est un
guerrier fameux, célèbre dans toute la région : c'est en même
temps un politique habile; soldat farouche, il soupçonne sa
femme, il l'épie, il la frappe, et, le lendemain, il épouse Zam-
brasina. C'est bien le digne aïeul de Sigismond Malatesta, fils de
Pandolphe, son petit-neveu, surnommé Poliorcète, qui empoi-
sonnera deux de ses femmes et sera fidèle, jusque dans la mort, à
sa concubine Isotta, chantée par les poètes du xv siècle.

Paolo, lui, est beau « comme le jour » ; même dans les actes
notariés du temps et les brefs pontificaux, il est désigné sous le nom
de f Paolo il bello ». C'est un prince de conte de fées, mais il y
■ un nuage dans l'amour qu'il inspire, car six ans avant de voir
Francesca, à peine nubile, il a épousé Orabile Béatrice, et
l'année même de son union, il a eu de sa femme un fils, Uberto
di Paolo; puis, bientôt après, une fille, Margherita.

Ce beau Paolo a failli passer dans l'histoire pour un bellâtre
qui ne connaissait que l'art d'aimer. On a dit de lui qu'il était
plus amoureux des divertissements de la paix que des travaux
de la guerre, et Bcnvenuto da Imola, un des premiers commen-
tateurs du Dante, l'a perdu de réputation. Francesca, énergique
et profonde, par une inconséquence qui ne manque d'analogie
dans aucune histoire depuis la création du monde, aurait été
séduite par l'allure de son cheval, la blancheur de son teint et
le tour galant de ses cheveux. Il avait évidemment ce qui plaît
aux femmes, mais il faut rendre justice à tout le monde,
même aux amoureux du xni° siècle, dont la conduite est
loin d'être irréprochable. S'il n'est point un héros comme le
Sciancato, Scipione Ammirato, l'historien à gages des premiers
Médicis, a cependant prouvé que Paolo avait été mêlé aux choses
du gouvernement. En effet, en 1283 il était capitaine du peuple
et conservateur de la paix d Florence. Il est vrai de dire que
le i* février de cette même année, il assure qu'il a de sérieuses
affaires qui l'appellent h Rimini, et il demande son congé qu'on
lui accorde : • Licenza di andarsene a Casa. » La coïncidence
est grave ; des chroniqueurs, qui ont voulu venger la morale, en
ont profité pour conclure que ce n'était pas sa femme qu'il brû-
lait de retrouver, mais bien la fille de son frère qui lui tenait plus
à cœur. On l'aurait vu encore chevauchant vers 1288 autour
de Poggio di San Arcangelo, et dans les documents de première

main on ne retrouve plus sa trace à partir de l'époque précise du
meurtre.

Au moment où il n'a qu'à paraître pour plaire, Paolo a
vingt-trois ans (étant né en 1252); on lui reste fidèle jusqu'à la
mort et il succombe à trente-quatre ans.

Tout ce qu'on dira de plus sera hasardé; on conçoit bien
qu'il ne s'agit pas de restituer dans ses détails une scène épi-
sodique qui se serait passée vers 1275; les historiens se
prendraient à sourire, mais enfin, il y a un certain nombre
de faits bien établis et dont je ne crois pas qu'on puisse
douter.

Notre enquête est terminée et nous ne plaiderons pas cou-
pable; l'humanité a des trésors d'indulgence pour ces fragilités
historiques, et on ferait peut-être mieux de ne pas porter la
main sur ces légendes.

A dire vrai, la Françoise de l'histoire se meut certainement
avec trop d'aisance dans des liens de famille qu'on eût voulu
plus étroits pour sa mémoire; et la familiarité amoureuse dure
un peu trop longtemps pour sa réputation d'épouse et de mère.
Mais en vain nous entasserons des documents, en vain nous
remonterons aux sources pour savoir si elle fut plus malheu-
reuse que coupable, et si, en tombant frappée par son mari sur
le corps de Paolo, elle a expié une imprudence ou un crime.
C'est le sublime poète qui demeure le grand historien. Ne cher-
chons plus à rattacher à la terre ces figures qui planent dans le
ciel de la poésie, et ne nous étonnons point de ne trouver ni le
tombeau de Juliette, ni le balcon de Roméo, ni l'urne sépul-
crale des amants de Rimini. Si l'histoire a des droits imprescrip-
tibles, si la vérité est immortelle, si

« Ceux qui se sont passé d'elle ,
« Ici-bas ont tout ignoré »,

l'art, de son côté, est souverain, et le génie est roi. En vain
nous voudrons rendre à ces touchantes ligures de la Divine
Comédie leur physionomie véritable, le poète les a prises à la
terre et les a emportées d'un bond vers l'immortalité. Si les
âmes sensibles ont été froissées en apprenant certaines vérités
cruelles — dont il me semble difficile de douter, après notre
enquête, — qu'elles se consolent en songeant que, par un merveil-
leux privilège du génie, c'est la fiction qui est devenue vraie et
qui restera immortelle. Tous les traits nouveaux, traits exacts
qu'on pourrait ajouter, ne feront que diminuer le prodigieux
relief et la vie surnaturelle que conservent jusque dans la mort
« les deux âmes désolées qui ne seront jamais séparées ».

Charles Yriarte.

COURRIER DES MUSEES

XX

MUSÉE DE TROYES

Si le musée de Troyes ne s'agrandit pas, il s'enrichit. Ainsi
il doit à M. Bardoux, alors qu'il était ministre des beaux-arts,
grâce à la généreuse intervention de M. Casimir Périer, député
de l'Aube et sous-secrétaire d'Etat, il y a quelques mois, le plus
riche envoi d'objets d'art qui ait jamais été fait au musée de
Troyes.

C'est d'abord un très beau buste polychrome en bronze,
émaux, marbre et onyx. Il est dû au ciseau de M. Charles Cor-
dier, ce statuaire original, qui s'est fait une place à part dans la
sculpture, et une réputation méritée par son habileté à saisir la
physionomie et à rendre le caractère des races les plus diverses.
M. Cordier, qui est né à Cambrai et qui, comme ses voisins les

Flamands, est épris de couleur, après avoir reçu les leçons de
Rude, l'artiste bourguignon, a cherché dans l'association du
marbre et des métaux, dans la variété des alliages et de toutes
les patines dont le bronze est susceptible, le moyen de rendre
avec une étonnante variété les aspects différents et jusqu'à la
couleur des types qu'il veut représenter. Ainsi les nègres du
Soudan, de la Nubie ou des côtes d'Afrique, que nous sommes
habitués à confondre sous la dénomination générique de noirs,
ne se ressemblent pas plus que les Suédois, les Espagnols et les
Turcs, qui sont cependant tous de la race blanche. Il en est de
même des Arabes : ceux d'El-Aghouat et ceux de Biskra, le
Kabyle des montagnes et le Kabyle de la plaine, sont entre eux
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