L' art: revue hebdomadaire illustrée — 5.1879 (Teil 4)

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FRANÇOISE DE RIMINI

DANS LA LÉGENDE, L'ART ET I.H1STOIRE

D'après les documents de la Gambalunga de Rimini et les pièces produites par feu M. Tonini.

(suiteI.)

Enfin, une autre tradition veut que les Malatesta, fils de
Vcrucchio, aient habité, du vivant de leur père, une demeure
près la vieille porte de San Andréa ; mais la maison désignée
date au plus des derniers siècles, elle a appartenu aux Graziani
et aujourd'hui elle sert de résidence à la famille des Ugolini
Micheli. On voit combien il est difficile de rien fixer, après une
telle enquête; cependant la conclusion de l'historien Tonini sera
aussi la nôtre : la scène cruelle a dû se passer à Rimini, et pro-
bablement dans le Gattolo de Santa Colomba, c'est-à-dire dans
la forteresse connue aujourd'hui sous le nom de Rocca Malates-
liana, résidence profondément défigurée, modifiée, où il serait
impossible de retrouver le lieu précis du meurtre, mais qui,
d'après nombre de chroniques, était, au moment où il a été
accompli, une résidence princière « qui contenait de nobles appar-
tements », avec l'aspect extérieur d'un château fort.

Nos incertitudes cessent lorsqu'il s'agit de déterminer la date
exacte du meurtre. Il ne reste qu'une pierre, une seule, mais on
verra quelle importance prennent tout d'un coup dans l'histoire
ces vestiges que les ignorants foulent aux pieds ou sur lesquels
ils portent une main sacrilège. En 1856 on a trouvé dans la
forteresse de Pesaro un débris de l'ancienne construction, qui
porte l'inscription suivante : « Anno Domini Millesimo CO
LXXXV; Indictionc XIII Temporibus; Domini Honorii Papae :
1111 : Esistcnte Potestate Iohannae; Nato Magnifici ; viri, Domini
Malatestae. »

Eri 1285, régnait effectivement le pape Honorius IV, et nous
voyons que Giovanni était alors Podestat de Pesaro. Personne
ne doute que ce soit de là qu'il partit pour surprendre Francesca
et Paolo; le document est donc probant. Il pouvait sans doute
être nommé depuis quelque temps déjà, il a pu même occuper
plusieurs fois ce poste, mais enfin, là, nous tenons un document
précis et ce document est contraire à l'assertion de ceux qui
veulent placer le meurtre à Pesaro, car, pas plus qu'un amiral
ou un capitaine de vaisseau ne prend sa femme à son bord pen-
dant une expédition, le Podestat ne se fait suivre de la sienne
au lieu de son commandement. L'usage est constant, la loi est
formelle, Françoise de Rimini n'était pas à Pesaro avec le Scian-
cato.

Brunetto Latini, le maître de Dante, définit dans son trésor
les conditions à remplir pour exercer la charge de Podestat. Ce
magistrat devait être étranger à la ville ; on le choisissait géné-
ralement de race illustre et parmi les chefs de guerre les plus
habiles et les plus heureux. Il fallait qu'il eût trente ans au
moins et qu'il appartînt à l'opinion dominante du pays. Il ne
pouvait conduire avec lui sa femme, et il était tenu de se faire
suivre de toute une cour; il avait ses notaires, ses jurisconsultes,
ses greffiers et ses gendarmes (Berrovierï), un cortège militaire
de chevaliers, d'écuyers et de pages. A moins que la ville n'eût
à sa solde quelque illustre condottiere, le Podestat prenait le
commandement des armées, il était le vrai chef politique et
militaire. Le nom est resté dans la plupart des villes de l'Italie

du nord et dans toutes les colonies vénitiennes de l'Adriatique,
mais les fonctions représentent aujourd'hui celles d'un maire ou
syndic (Podestà Sindaco). Les palais qui servirent, au xui" siècle,
de résidences à ces chefs, dont quelques-uns furent nommés à
vie, restent comme des monuments politiques de cette époque.
Hérissés, bardés de fer, massifs et rudes, ils n'offrent nulle prise
à l'attaque ; ils pouvaient soutenir les sièges les plus longs et la
plupart y ont résisté. Le Pala^o Vecchio de Florence est un
curieux exemple de cette architecture qui reflète bien les mœurs
du temps, et la plupart des villes du littoral de l'Adriatique en
offrent de curieux exemples souvent défigurés par des restaura-
tions regrettables.

Giovanni était donc Podestat à Pesaro en 1285, il vint en
hâte à Rimini surprendre Francesca et Paolo, et nous tiendrons
pour valable l'assertion de Boccace. M. Marino Marini l'a con-
testée cependant, et voici en deux mots quelle est sa thèse : Au
xm° siècle, des dissentiments ayant éclaté entre les évèques de
San Arcangelo et la commune de Rimini, les Malatesta attaquè-
rent Poggio di San Arcangelo, et Giovanni et Paolo Malatesta
occupèrent la forteresse en 1288 et 1289. C'est pendant ce sé-
jour d'une année à San Arcangelo, que Giovanni y aurait con-
duit sa femme, et c'est là qu'auraient eu lieu et le meurtre et la
surprise.

Nous ne sommes pas disposé à traiter légèrement un travail
qui émane d'un homme aussi docte que l'ex-préfet des archives du
Vatican, surtout si nous considérons qu'il a pour lui l'autorité
du nom de l'historien Clementini; mais on peut lui opposer une
grave objection. En reculant jusqu'à 1288 ou 1289 le meurtre de
Françoise de Rimini, on ne fait plus coïncider le drame avec
l'époque où Giovanni Malatesta remplissait les fonctions de Po-
destat à Pesaro, et cette coïncidence est un fait qui nous paraît
acquis à l'histoire. Je ne suis pas disposé non plus à me rallier
à cette opinion qui voudrait que le meurtre ait eu pour théâtre
le palais du Podestat à Pesaro. C'est faire trop bon marché de
l'usage établi et de la loi qui interdit à ces magistrats d'habiter
avec leur famille la résidence où ils remplissent leurs fonctions ;
c'est enfin ne pas tenir compte de ce passage de Boccace :
« Torno a Rimini »,et cette assertion du chroniqueur florentin,
appuyée sur maint document déjà cité, doit, ce me semble, pré-
valoir sur toutes les assertions.

Il est enlin un autre argument qui nous appartient; il ne
s'appuie, il est vrai, sur aucun document, mais il a la force d'un
indice supérieur. Pourquoi, puisque Françoise est née à Ra-
venne, la postérité l'a-t-elle désignée unanimement sous le nom
de « Françoise de Rimini »? Logiquement elle devrait être
« Françoise de Ravenne » ; mais elle a vécu à Rimini comme
épouse de Giovanni Malatesta, c'est là qu'elle a expié son crime
ou sa faiblesse par la mort ; c'est là qu'on a creusé sa tombe, la
postérité la désigne alors à tout jamais sous le nom de « Françoise
de Rimini ». D'ailleurs, si on résume les opinions des chroniqueurs
et des historiens, la plupart sous-entendent que le fait s'est passé

1. Voir l'Art, j" année, tome IV, pages 15, 41, 112 et 140.
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