L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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L'ART.

NECROLOGIE

— Une perte sensible pour l'Alsace, pour la France,
pour l'art, est celle de Théophile Schuler, mort re'cem-
ment à Strasbourg, sa ville natale. Peintre et surtout des-
sinateur d'un vrai mérite, caractère sympathique, l'artiste
était très-apprécié, l'homme était estimé et aimé de tous.
Alsacien et Français dans l"àme, les désastres de la guerre
de 1870-71 le firent deux fois souffrir, et plus cruellement
que tout autre, car il avait l'âme tendre et très-impression-
nable. Après l'annexion de l'Alsace il s'était réfugié en
Suisse, ne pouvant d'abord se faire à l'idée de vivre à la fois
dans son pays et hors de sa patrie; mais il lui fut plus dif-
ficile encore de vivre à l'étranger. Le sol natal l'attirait. Il y
revint, mais pour y mourir, jeune encore, car il n'avait guère
plus de cinquante-deux ans. Parmi ses meilleurs tableaux on
cite les Schlitteurs et Pfingsmontag (le lundi de la Pente-
côte), mais Théophile Schuler doit assurément sa popularité
à ses dessins, à ses vignettes pour le Magasin pittoresque et
autres recueils, et par-dessus tout à ses compositions pour
l'édition illustrée des contes et romans populaires d'Erck-
mann-Chatrian. En confiant à Schuler le soin d'illustrer
ces ouvrages des conteurs alsaciens-lorrains, l'éditeur Het-
zel avait deviné juste et donné une nouvelle preuve d'esprit,
de tact et de goût. Nul artiste en effet n'était mieux à même
de remplir cette tâche. Aussi Schuler s'en acquitta-t-il avec
un plein succès, luttant de fécondité, de finesse et de
charme avec les écrivains qu'il était appelé à interpréter,
puisant les inspirations de son crayon à la même source de
patriotisme populaire où ils ont trempé leur plume, imagi-
nant à merveille, pour les avoir comme eux étudiés sur
nature, les sites, les types qu'ils ont décrits, et traduisant
avec la même sincérité d'émotion les souvenirs, les légen-
des, et jusqu'aux visions fantastiques qui donnent tant de
piquant à leurs récits.

— Le plus populaire des artistes anglais, George
Cruikshank, est mort le ierfévrier, dans la maison qu'il ha-
bitait depuis nombre d'années à Londres, Hampstead Road.
Né à Londres le 27 septembre 1792, il était âgé, par con-
séquent, de près de quatre-vingt-six ans. Ses parents étaient
Écossais. Son père exerçait dans la Cité de Londres une sorte
d'industrie artistique, très-humble et presque misérable, qui
consistait à graver des portraits d'acteurs, des vignettes
pour de petits livres à bon marché, et des caricatures. Le
métier du père a été le point de départ du talent du fils qui,
sans instruction première, sans éducation esthétique, mais
grâce à une production constante, grâce à un esprit alerte,
original, humoristique, flairant le goût du jour, suivant
l'actualité tant littéraire que politique, en a fait un art
véritable, bien que de second plan, et tiré une célébrité
surabondamment justifiée par soixante-quinze ans de pra-
tique et de succès. Non-seulement George Cruikshank fut
une physionomie, une personnalité, mais son œuvre est
étroitement liée à la vie anglaise depuis le commencement
de ce siècle, si bien qu'un critique peut écrire aujourd'hui,

1. M. William Bell Scott dans tlie Academy.

2. Voir dans l'Art, i" année, tome Ier, page 295, tome II, page 300, et t
Champier. (George Cruikshank, tome I r, pages 295 et 296.)

3. Plus de ;,ooo d'après le catalogue dressé il y a quelques années pai

4. Voir l'Art, 2» année, tome JII, page 144.

sans trop d'exagération, que sans lui cette vie semble
désormais impossible1. Aussi n'est-il pas un catalogue de
livres, pas une bibliothèque, pas un portefeuille d'estampes
qui ne fasse une large place à son œuvre, collectionné dans
la plupart des galeries publiques. La National Gallery
elle-même offre tout d'abord au regard de ses nombreux
visiteurs le tableau que Cruikshank considérait comme son
chef-d'œuvre, the Worship of Bacchus (le Culte de Bacchus).
George Cruikshank en effet ne s'est pas contenté de sa
popularité comme dessinateur, illustrateur et caricaturiste 2.
Successeur et digne héritier des Hogarth, des Rowlandson,
des Gillray, il avait l'ambition du grand art; mais bien que
sa peinture ne soit pas absolument sans mérite, son œuvre
le plus sérieux et le plus durable est son œuvre de graveur
sur bois et sur cuivre, son œuvre satirique qui passe en
revue les mœurs, les costumes, les allures, les idées, les
défauts et les vices de tout un peuple à travers tous les
événements, toutes les révolutions qui se sont succédé dans
le cours de sa longue et laborieuse carrière. Cet œuvre,
dont le catalogue a été essayé plusieurs fois sans qu'on ait
jamais réussi à le faire complet, se compose de plusieurs
milliers de planches 3 qui conserveront leur intérêt et leur
prix alors que tant de soi-disant grandes peintures seront
depuis longtemps oubliées. Le moment n'est pas venu
d'entrer dans le détail de cet œuvre si considérable. Bor-
nons-nous à citer pour le caractériser dans son ensemble
ces mots de l'un des écrivains que Cruikshank a le plus
spirituellement interprétés, William Thackeray, l'auteur
de Vanitay Fair, qui disait de lui dès 1840 : « Il a exprimé
des milliers de vérités sous autant de formes plus originales
et plus séduisantes les unes que les autres ; il a donné à des
millions d'individus des milliers de pensées neuves et plai-
santes; son humour a toujours été honnête, et la fantaisie
de sa gaieté même la plus exubérante n'a jamais fait monter
au front le rouge de la honte ou de l'indignation. » Comme
le fait remarquer the Athenœum. il est pénible de penser
qu'un tel homme, aussi bien doué, aussi honorable, labo-
rieux, et modeste, en ait été réduit dans sa vieillesse à faire
appel à la sympathie de ses innombrables admirateurs, à
accepter à dater de 1866 une pension annuelle de cin-
quante livres que la Royal Academy lui alloua sur le revenu
du legs Turner, enfin qu'il ait été obligé de se séparer de
la collection de son œuvre, résumé de sa vie entière, acquise
en 1876 par le Westminster Aquarium*. Pour achever de
peindre cette individualité essentiellement anglaise, disons
qu'il fut jusqu'à près de quatre-vingts ans un volontaire des
plus actifs, jusqu'à ses derniers moments un marcheur aussi
infatigable que Lord Palmerston, un conférencier con-
vaincu, et que le teetotalism, le mouvement des Sociétés de
tempérance n'eut pas d'adepte plus convaincu. Ses convic-
tions de teetotaller lui inspirèrent en 1847 une de ses publi-
sations les plus populaires, the Bottle (la Bouteille), une
suite de compositions plus remarquables d'ailleurs par l'in-
tention morale que par le charme du dessin.

orne III, pages 277 et 304, la Caricature anglaise contemporaine, par Victor
' le conservateur des estampes du British Muséum.

Le Directeur-Gérant : EUGÈNE VÉRON.
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