L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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RT.

esprit perçant, sarcastique et amer, son jugement froid sur les
hommes et sur les choses, et ses préoccupations ardentes des
questions abstraites et de l'ordre le plus élevé. »

Tout cela est vrai, et tout cela est précisément ce qui l'a
empêché d'être un artiste complet. C'est pour cela qu'il lui man-
que la naïveté, l'élan, la spontanéité, l'abandon, le prime-saut,
le besoin d'expansion, qui sont la marque la plus ordinaire du
génie. Ses facultés critiques gênaient et contrariaient ses facultés
créatrices. Il était d'ailleurs engagé dans une voie mauvaise, et
je puis, sur ce point, invoquer le témoignage de M. Clément lui-
même. A propos de son tableau de la Pentecôte, il dit :

« En vérité, de pareils sujets conviennent-ils à notre temps?
Et faut-il s'étonner de ne pas rencontrer dans des ouvrages de
ce genre l'originalité et la verve que les mêmes artistes qui les
font sans conviction mettraient dans des motifs plus appropriés
à nos idées et à nos sentiments? Le monde a beaucoup changé
depuis quelques siècles, et, en perdant leur raison d'être, les
peintures liturgiques ont aussi perdu beaucoup de leur intérêt.
Pendant la première période de la Renaissance, l'artiste remplis-
sait une mission en quelque sorte sacerdotale, et le public crédule
accueillait avec avidité les interprétations pittoresques des dogmes
religieux... La tâche de l'artiste était alors facile, car ses ouvrages
répondaient à des préoccupations générales, et il était en com-
munion directe et intime avec le public. Son génie était soutenu
et sans cesse excité par l'enthousiasme populaire. Il n'en est plus
ainsi. Les sujets légendaires et même les sujets religieux sont
moins compris et moins goûtés maintenant qu'ils ne l'étaient au-
trefois. Les mêmes idées régnent encore, mais elles ont pris une
forme plus abstraite. De sorte que l'artiste, au lieu d'être porté
par le courant, est forcé de lutter contre lui, de rechercher pé-
niblement la tradition et de retrouver avec effort une langue
qu'on ne parle plus et qu'on n'entend guère aujourd'hui. »

Si ces observations sont justes et si elles expliquent pourquoi
Gleyre a médiocrement réussi dans la peinture religieuse, com-
ment M. Clément n'a-t-il pas vu qu'elles s'appliquent avec non
moins de justesse à la peinture mythologique, que Gleyre a culti-
vée toute sa vie ? Je sais bien qu'il dit quelque part que si Gleyre

« admettait les légendes antiques, c'est parce que personne ne
feint d'y croire, et qu'il y trouvait les prétextes les plus heureux
pour exprimer l'éternelle beauté ».

Mais cela même achève de nous faire comprendre pourquoi
Gleyre est resté un artiste de second ordre. De l'aveu de son
ami, il ne s'intéressait qu'à la forme, il ne traitait pas les sujets
pour eux-mêmes, pour les idées et les sentiments qu'ils pouvaient
éveiller; il n'y cherchait que des « prétextes », et bornait l'art à
la représentation du beau. Dans ces conditions tout s'éclaircit.
Gleyre est encore une victime de la théorie platonicienne et l'é-
troitesse de son esthétique explique les lacunes de son art.

Cette divergence d'opinion sur la valeur artistique de l'œuvre
de Gleyre ne nous empêche pas de rendre pleine justice au tra-
vail de M. Clément. Malgré ses cinq cents pages, son livre se lit
avec un intérêt persistant. Le commentaire sur les œuvres se
mêle et se fond si intimement avec les détails biographiques qu'il
ne paraît jamais trop long. Les photogravures qui accompagnent
l'appréciation des principales œuvres expliquent aux yeux tout
ce qui, sans elles, pourrait être obscur, et permettent de suivre
et de contrôler les énonciations du texte. Il nous paraît difficile
qu'on puisse espérer rien de plus complet et de plus sincère sur
la vie de cet homme si peu bruyant. Il est heureux, pour les
personnes qui s'intéressent à l'histoire de l'art, que M. Clément
ait eu l'excellente idée de faire part au public des renseignements
que les circonstances lui ont permis de recueillir. Sans lui, il est
probable que, dans peu d'années, on eût été bien embarrassé
pour reconstituer cette personnalité éminemment sympathique.

Le volume se termine par un catalogue raisonné et très-
complet de l'œuvre de Gleyre. Il comprend 683 articles. L'auteur
nous avertit qu'il a omis volontairement un nombre considérable
de dessins d'une importance secondaire, ainsi que les copies et
études d'après les maîtres. Il indique les noms des propriétaires
successifs de chaque ouvrage. Ce catalogue, dressé par un ami
personnel de l'artiste, sera pour les amateurs d'une grande uti-
lité, pour contrôler et constater l'authenticité des œuvres.

Eugène Véron.

CHRONIQ.UE

L'Académie des beaux-arts a renouvelé son bureau.
M. François Bazin est devenu président en remplacement de
M. François.

— La récente contestation qui s'est élevée entre un ban-
quier et le sculpteur Darragnon au sujet du buste de la Rêveuse,
remarquée au dernier Salon, a trop défrayé la chronique boule-
vardière pour que nous y insistions ici. Le banquier, M. Ber-
thier, qui est artiste, paraît-il, en ses moments de loisir, s'est vu
brusquement contester la paternité de sa Rêveuse par M. Darra-
gnon, son maître ès sculpture. Quelques fâcheuses apparences
semblaient justifier cette revendication en tout cas singulière... et
les langues sont si méchantes ! M. Berthier a réussi heureuse-
ment à prouver que l'œuvre était bien tout entière de sa main.

Les dîners d'artistes deviennent décidément à la mode. On
connaissait déjà les dîners de l'Eléphant institués par les anciens
prix de Rome, les dîners de la Macédoine fondés en 1872 par
Carolus Duran, Paul Dubois, Henner, Mercié, Français, etc., et
qui ont lieu le 5 de chaque mois chez Baurin, à côté de chez

FRANÇAISE

Brébant. On a eu aussi les dîners des Impressionnistes auxquels
préside M. Émile Zola. Voilà que M. Daubigny, le célèbre pay-
sagiste, prétend également à la gloire d'attacher son nom à la
création d'agapes périodiques. Le Dîner des Quatre-Saisons, qui
aura lieu tous les trois mois, a réuni, pour son début, la semaine
dernière, une cinquantaine de notabilités artistiques.

M. Merson, qui a composé les fresques du palais de Justice
dont nous parlions dans notre dernière chronique, a dû être
quelque peu étonné, s'il a lu notre appréciation, de se voir
attribuer la médaille d'honneur. Son étonnement en tout cas
n'a pas été plus grand que le nôtre. M. Merson a obtenu en 1873
non pas la médaille d'honneur, mais une première médaille.

— Notre éminent collaborateur M. F. Gaillard a posé sa
candidature au fauteuil d'Achille Martinet, le défunt membre de
l'Académie des Beaux-Arts. Ses œuvres lui donnent tous les
droits à être nommé, mais la majorité de l'Institut a un faible
prononcé pour les médiocrités; il est donc fort douteux que
M. Gaillard soit élu.

Le Directeur-Gérant : EUGÈNE VÉRON.
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