L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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Cil

GLEYRE. — Étude biographique et critique, avec le catalogue
raisonné de l'œuvre du maître, par Charles Clément. Ou-
vrage orné de 30 photogravures. 1 vol. grand in-8° de 547 p.
Paris, librairie académique Didier et Cie, 15, quai des Grands-
Augustins. — 1878.

M. Clément a été l'ami de Gleyre ; il l'a vu dans la dernière
moitié de sa vie presque chaque jour. Personne n'était par là en
meilleure situation pour écrire la vie de cet homme si ennemi
du bruit, et qui semblait prendre à tâche de la cacher aux re-
gards.

Pour peu que Gleyre s'en fût donné la peine, il lui eût été
facile de s'assurer l'influence et la fortune. Il était intimement
lié avec une famille qui se fût fait une joie de l'introduire et de
le pousser dans le monde de l'empire, et de faire pleuvoir sur lui
les faveurs officielles. D'un autre côté, la nature de son talent n'y
mettait aucun obstacle. Sans être asservi aux principes de l'Aca-
démie, il s'y rangeait avec une docilité qui n'exigeait de lui
aucun effort. Il était classique par tempérament et ne comprenait
guère l'art en dehors de la ligne de Poussin. Il était lié avec
Ponsard et admirait sa Lucrèce.

Il n'aurait donc eu qu'à se laisser faire, et il y fut sollicité
plus d'une fois. Il s'y refusa toujours avec énergie. « Plus il
allait, dit M. Clément, moins il semblait désirer qu'on s'occupât
de lui. Il avait obstinément refusé la décoration de la Légion
d'honneur, disant simplement que ce genre de distinction n'était
pas en usage dans son pays, et, malgré les plus honorables et les
plus pressantes instances, il ne voulut jamais faire son portrait
pour la collection célèbre du musée des Offices de Florence. Ce
sentiment mêlé de modestie et de fierté, de dédain surtout pour
les succès bruyants que l'on n'obtient guère sans un peu de
charlatanisme, et qui l'avait engagé de bonne heure à renoncer
aux Salons, a persisté jusqu'à la fin, car en léguant son atelier à
celui de ses amis qu'il nommait en même temps son exécuteur
testamentaire, il lui interdisait formellement toute exposition et
vente publique de ses œuvresl. »

Quand sa Danse des Bacchantes fut achetée par Don Fran-
çois d'Assise, l'ambassadeur d'Espagne crut lui faire plaisir en
l'exposant au Salon de 1849, qui se tenait aux Tuileries. Ce
tableau y fit grand effet, mais aussitôt que Gleyre l'apprit, il
s'empressa de le faire retirer. Il était décidé dès cette époque à
ne plus paraître aux expositions annuelles, parce qu'il les consi-
dérait comme funestes au talent des artistes, et que pour lui la
règle unique était de conformer invariablement ses actes et ses
paroles à sa conscience et à sa pensée. « Je n'ai jamais connu,
dit M. Clément, un homme qui aimât plus sincèrement la vérité.
Il la disait sans ambages et sans se soucier des conséquences. »

De la lecture du livre de M. Clément, il reste cette impres-
sion que Gleyre a été un honnête homme dans le sens le plus
complet et le plus élevé du mot. Il y eut d'autant plus de mérite
que sa vie fut loin d'être heureuse. Presque jusqu'à ses dernières
années il manqua des plus simples commodités de l'existence.
Il se laissait exploiter et dépouiller avec une bonhomie et une
naïveté admirables. Il fallut qu'à la fin un de ses amis s'emparât
de la direction de ses intérêts et se chargeât de la vente de ses
tableaux, pour qu'il en retirât de quoi vivre. Il avait passé toute
sa jeunesse dans une gêne extrême et continuelle. Un autre eût
pu trouver dans ces souffrances trop réelles une raison ou du
moins une excuse pour accepter les compensations que lui
offraient ses anciennes relations avec Louis Bonaparte et son
intimité persistante avec la famille .Cornu. Mais Gleyre n'était
Pas homme à se satisfaire de pareilles raisons.

M. Clément est revenu à plusieurs reprises sur ces considé-
rations, et il a bien fait. Gleyre a donné par là un noble exemple

qui n'a pas été assez suivi. Il n'est que juste de remettre en
lumière ce côté de sa vie.

Quant au talent du peintre, il nous est impossible de partager
l'enthousiasme de M. Clément. Le mot de « génie », qu'il pro-
nonce plusieurs fois à propos de Gleyre, nous paraît singulière-
ment exagéré. En tout cas il fait naître des idées qui ne s'accor-
dent guère avec la manière de procéder de Gleyre. Sauf le Soir
qui lui fut inspiré par une circonstance toute personnelle, par
une sorte d'hallucination qu'il raconte dans ses lettres, pi'esque
tous ses autres sujets ont été cherchés et trouvés laborieusement.
Inaccessible à la réalité présente et vivante, il lui fallait s'en aller
fouiller péniblement dans les ténèbres préhistoriques pour y
tenter des résurrections impossibles : Penthée poursuivi par les
Ménades, Hercule filant aux pieds d'Omphale, la Danse des
Bacchantes, Cléonis et Cydippe, la Nymphe Écho, Vénus Pan-
démos, Ulysse et Nausicaa, la Pythie, l'Enlèvement de Déjanire,
l'Enlèvement d'Europe, etc., etc. On aura beau faire et beau dire,
de pareils sujets ne peuvent pas émouvoir véritablement un
homme du xixe siècle.

Une autre partie très-considérable de ses sujets ont été
paisés dans la Bible et l'Évangile. Or tout le monde sait combien
Gleyre était peu croyant. M. Clément rapporte de lui ce mot :
On lui parlait de faire de la peinture religieuse, il s'y refusa,
disant : « Si je n'y réussissais pas, j'en serais pour ma courte
honte ; si j'y réussissais, ça ferait aller la religion. »

Cela ne l'empêcha pas de peindre Saint Jean à Patmos, la
Séparation des Apôtres, le Déluge, la Vierge avec les deux
enfants, le Repos en Égypte, le Christ au milieu des docteurs, la
Cène, la Pentecôte, etc., etc.

Il est bien évident qu'avec les sentiments qui l'animaient, il
ne pouvait pas trouver là d'émotion personnelle. Il ne pouvait
considérer ces sujets qu'à un point de vue purement pittoresque,
et par cela seul il se trouvait condamné à supprimer le côté poé-
tique et légendaire.

C'est ce qui explique les découragements qui le prenaient si
souvent et qu'il exprime dans ses lettres d'une façon si poignante.
Il ne comprenait pas l'art, comme l'expression directe des senti-
ments intimes et personnels. Il ne créait pas ses sujets, il les em-
pruntait tout faits. Il se réduisait au rôle de traducteur, et
naturellement il en éprouvait tous les ennuis et tous les dégoûts.
Le poète, l'artiste qui expriment et répandent au dehors l'émo-
tion qui les possède, trouvent à ce travail une joie qu'il n'a
jamais connue, parce qu'en réalité il n'a guère fait qu'arranger
des idées étrangères, ce qui est précisément le contraire du
génie.

Nous reconnaissons que plus d'une lois il a admirablement
réussi dans la fonction inférieure qu'il s'était assignée. Mais de là
à la véritable création artistique, telle que nous la comprenons,
il y a bien loin.

Le côté de l'art auquel il paraît avoir été le plus sensible,
c'est la beauté des formes, surtout des formes féminines. Gleyre

aimait beaucoup les femmes..... en peinture ; les autres, il était

leur ennemi déclaré. Un mariage ou un enterrement, c'était pour
lui exactement la même chose, et quand un de ses amis se
maiiait, il ne manquait jamais d'annoncer à ses connaissances
qu'il venait « d'avoir la douleur de perdre son ami monsieur un
tel ». Il y a donc encore de ce côté un désaccord assez étrange
entre l'homme et l'artiste.

De tout cela résulte un ensemble très-complexe et assez dis-
cordant, qui l'a empêché de se donner tout entier à une idée, à
un sentiment bien déterminé. A propos de son Journal de
Voyage en Égypte, M. Clément remarque « qu'il est là tout
entier, avec les contrastes qui étonnaient et troublaient ceux qui
l'ont suivi dans sa carrière : ses vastes espérances et son dédain
pour le succès, la hardiesse de sa pensée et ses profonds décou-
ragements, son imagination puissante, poétique, rêveuse, et son

'• Gleyre, pages 352-353-
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