L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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2i6 L'A

pas besoin aujourd'hui d'aller chercher jusqu'au fond des brû-
lants déserts africains ses types de combattants. L'infatigable
colonel Leclerc qui de'ploie, dans son musée de l'Hôtel des Inva-
lides, un zèle si intelligent, est aussi bien la providence des
peintres que l'auxiliaire des savants. Les nouvelles galeries ethno-
graphiques qu'il a fait ouvrir au public offrent les modèles les
plus complets, les plus minutieusement exacts qu'un artiste
amoureux d'étrangeté puisse rêver.

Vous aimez les pays lointains, vous voulez peupler vos toiles
de costumes bizarres, inconnus du public, et qui offrent à sa
curiosité un piment exotique? Choisissez; il y a là soixante-six
mannequins dont les vêtements hétéroclites pourront suffire à
tous les raffinements de vos pinceaux blasés. Puisque l'Algérie
est démodée, laissons le Kabyle et son flissa et ses parures pré-
cieuses. Mais voici un Touareg, la figure enveloppée d'un voile
noir, avec un bouclier en peau d'antilope ; voici un Abyssin avec
un sabre en forme de faucille et son interminable sagaie ; le
nègre de Bertat, dont le collier d'acier a dû inspirer nos porte-
bonheur contemporains; le nègre du Gabon dont l'arbalète lance
des flèches empoisonnées. Le Cafre montre sa houlette à panache

RT.

ralliant les moutons qui n'ont point à craindre la morsure de
chiens; le Néo-Calédonien, son masque de danse de guerre ; le
chef australien, ses épaulettes et ses brandebourgs dessinés à la
pointe du couteau dans sa chair continuellement entretenue sai-
gnante. Quant au petit nègre de la Nouvelle-Guinée, dont la
tête est ornée d'un oiseau de paradis et qui a le visage grimé avec
la poudre de corail, il enseignera que les sauvages possèdent
aussi leurs muscadins.

Que d'anachronismes vont être dorénavant évités, grâce au
colonel Leclerc, si les artistes savent tirer parti du précieux
musée qu'il vient de créer ! Attendons-nous à voir bientôt au
Salon le magnifique costume du chef Axoa briller au milieu d'un
paysage asiatique, dans une scène d'histoire qui représentera la
conquête de la Cochinchine par les Français. Pour parler plus
sérieusement, le musée ethnographique pourra rendre d'immé-
diats et importants services aux sculpteurs chargés de personni-
fier les nations sur la façade du palais de l'Exposition de 1878.
Plusieurs artistes, nous le savons, ont été fort embarrassés par le
défaut de documents précis et authentiques. Ils trouveront là
d'utiles renseignements.

N ECROLOGIE

— Sur la tombe de Daubigny,'M. le marquis de Chen-
nevières, directeur des beaux-arts, a prononcé le discours
suivant qui est à la fois un excellent morceau de critique et
un digne hommage rendu à l'éminent et sympathique
artiste dont l'école française déplore la perte :

« Messieurs,

« La Hollande tient une grande place dans l'histoire
des arts; et qu'a donné la Hollande à cette histoire ? Elle
lui a donné le paysage, par Rembrandt, par Ruysdaël, par
Hobbema, par Cuyp, P. Potter, Van den Velde, jusqu'à
Dujardin et Berghem; elle a introduit ou développé dans
la peinture un sentiment nouveau qui fait de son école
l'égale des plus fameuses. Ce sentiment est celui d'un amour
intime de la nature, d'une pénétration passionnée de sa vie
propre, comparable à l'ardeur que les autres écoles avaient
réservée pour l'expression de la vie et de la beauté humaines.

€ C'a été le génie de cette admirable pléiade des Hol-
landais d'avoir créé, tel que nous le concevons depuis eux,
l'art particulier du paysage, et il avait semblé, durant cent
cinquante ans, qu'ils eussent emporté le secret de ses har-
monieuses et profondes merveilles.

« Il se retrouva, ce secret, il y a un demi-siècle, dans
la généreuse fermentation de notre école romantique, alors
qu'à la suite de nos grands peintres d'histoire, à la suite de
Géricault et de Delacroix, apparurent Corot et P. Huct,
puis Fiers, Cabat, Th. Rousseau, J. Dupré, Diaz, Marilhat,
Millet, Daubigny, et plus d'un de nous a pu se dire parfois
que ces paysagistes avaient peut-être jeté, dans le grand
retentissement de la peinture moderne, la note la plus éle-
vée, la plus poétique, la plus personnelle à notre temps.

« De ceux que je viens de nommer, Daubigny était
venu le dernier, et il ne fut ni le moins convaincu, ni le
moins épris, ni le moins sincère. Nous savons tous quelle

—m........111III II 111 llllill IIII II ————

nature droite était la sienne : naïve, simple, laborieuse,
vraiment agreste, bonne et salubre comme la campagne, et
aussi affamée qu'elle de lumière et de soleil. Pareil à ces
Hollandais dont il continuait la race, il n'avait pas choisi
d'autre pays que le sien, quelques lieues à peine par delà
la banlieue de Paris, pour en traduire les tranquilles éten-
dues, les nuages légers et fuyants, les terrains humides,
les verdures printanières, la grâce élégante. Ses moissons,
ses vendanges, ses bords de rivière, sauf le fécond voyage
d'Optevoz, il les prenait autour de Saint-Denis ou d'Au-
vers, et pour ses marines il n'était pas allé plus loin qu'aux
plages prochaines de Normandie.

« Mais avec quelle largeur, quelle délicatesse et quelle
conscience inflexible de peinture, et quelle sûreté d'ceil il
poursuivait l'impression voulue! Il fut vraiment maître par
la vérité franche de ses œuvres, et maître il reste pour
nous.

« Cet art du paysage, qui a été l'orgueil de notre école
moderne, ne peut vivre que de franchise et de vérité. L'ha-
bileté d'exécution y est, comme dans tous les arts, une
qualité précieuse, mais une qualité accessoire. Si elle deve-
nait dominante aujourd'hui, au détriment de la sincérité
patiente et de la force courageuse, c'en serait fait de notre
groupe de paysagistes. Souvenons-nous toujours de ces
adorateurs obstinés de la nature : Rousseau, Millet, Dau-
bigny. A force d'amour naïf, ils l'ont connue en sa pleine
beauté et en ont tiré des images admirables qui dureront
autant que notre école. Quel que soit le deuil qui frappe
encore aujourd'hui cette école et nous fait sentir cruelle-
ment les vides faits en elle coup sur coup, il ne faut point
vous décourager, mais vous réconforter au contraire par
l'exemple de vos glorieux aînés. Malheur à nous si nous
venions à nous dire que nous sommes ici pour saluer d un
dernier adieu le dernier des paysagistes ! »

Le Directeur-Gérant, EUGÈNE VÉ.RON.
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