L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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CHRISTOPHE VAN DYCK

LE GRAVEUR DES POINÇONS DES ELZEVIER

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^ous ceux qui recherchent et apprécient les chefs-d'œuvre
sortis des presses des Elzevier ont dû s'enquérir plus
d'une fois du nom de l'artiste qui a inventé et gravé les
caractères au contour si délicat, aux proportions si heureuses,
aux approches si bien combinées, qui donnent à ces éditions un
cachet unique et les mettent tout à fait hors de pair. Certes celui
qui a créé ce type élégant et si achevé en son genre que le terme
d'elzevirien sous lequel on le désigne est devenu, dans le lan-
gage usuel, synonyme de perfection, n'était pas un artiste ordi-
naire, et il a mérité, non moins que les Elzevier eux-mêmes,
que son nom passât à la postérité.

Cette question de paternité avait été soulevée il y a long-
temps et résolue faute de preuves authentiques par des conjec-
tures plus ou moins ingénieuses. Comme il arrive toujours, on
avait songé d'abord aux graveurs les plus en renom, à Claude
Garamond, aux deux Sanlecque. A. Didot s'était fait le cham-
pion du premier, le P. Adry avait fait valoir les titres des deux
autres. Garamond, à qui ses travaux en ce genre, et notamment
les beaux types grecs qu'il exécuta par ordre de François Ier,
avaient valu, suivant le mot d'Ant. Vitré, « d'être mis au rang des
hommes illustres », était bien digne qu'on associât son nom à
celui des Elzevier. Il n'y avait qu'un malheur. Garamond était
mort en décembre 1561, près de trois quarts de siècle avant que
les Elzevier missent au jour leurs premiers chefs-d'œuvre, et
les spécimens qu'on connaît de sa façon s'écartent sensiblement
du type elzeviricn. Au contraire, les caractères des Sanlecque
présentent avec ce même type des analogies qu'on ne peut
méconnaître. En outre, les Sanlecque étaient, comme on sait,
contemporains des Elzevier, et, détail qui a son prix, le plus
jeune s'était converti au protestantisme et était devenu de la
sorte coreligionnaire des célèbres imprimeurs néerlandais.
L'hypothèse d'Adry paraissait donc assez plausible, et l'auteur
des Annales des Elsevier, M. Pieters, n'a pas hésité à s'y rallier.

Il n'y aura plus lieu désormais de se mettre en frais de con-
jectures. L'auteur des merveilleux poinçons n'est ni Garamond,
ni Sanlecque, ni quelque autre maître étranger ; c'est un graveur
hollandais, et il se nomme Christophe Van Dyck.

Cette découverte inespérée, nous venons de la faire dans les
archives de la maison Plantin. On sait que la ville d'Anvers a
acquis récemment du dernier descendant de la famille, M. More-
tus, l'imprimerie plantinienne, avec les précieuses collections de
livres, manuscrits, dessins, cuivres, etc., qui forment un ensemble
vraiment unique. La notice publiée à propos de cet achat par
l'éminent bibliothécaire de l'Université de Gand, M. Ferdinand
Vanderhaeghen, nous avait révélé l'existence dajis ce dépôt
d'une correspondance échangée entre les Moretus et les Elzevier.
Le désir de prendre connaissance de ces documents nous condui-
sit au musée Plantin vers la fin du mois dernier. Entre autres
pièces intéressantes, mises à notre disposition par l'actif et obli-
geant conservateur du musée, M. Max Rooses, se trouvait une
lettre dont la date et la signature attirèrent de suite notre atten-
tion. Cette lettre, datée d'Amsterdam le 3 janvier 1681, accom-
pagnait l'envoi d'un catalogue qui malheureusement ne s'est pas
encore retrouvé. Quoiqu'elle ne porte pas d'adresse, il est
évident qu'elle était destinée à la veuve de Balthasar Moretus,
second du nom. Un mot d'abord sur les circonstances dans les-
quelles elle fut écrite.

Daniel Elzevier, qui est à proprement parler le dernier des
grands imprimeurs de ce nom, était mort à Amsterdam le 13 oc-
tobre 1680, laissant une succession passablement embrouillée.

Sa veuve, Anna Beerninck, se décida néanmoins à continuer les
affaires. Mais, hors d'état de suffire à elle seule à une adminis-
tration des plus compliquées, elle résolut de liquider une partie
de la succession, entre autres une fonderie de caractères que
Daniel lui-même avait héritée de son parent et associé Louis
Elzevier Ce fut à cette occasion que, moins de trois mois après
la mort de son mari, elle fit écrire à la veuve Moretus la lettre
suivante, dont on peut tirer, relativement à son matériel typo-
graphique, les inductions les plus précieuses et les plus con-
cluantes :

« Amsterdam, le } janvier 1681 2.

« Madame,

« Ne me sentant pas capable de tout diriger, j'ai pris le
parti de vendre ma fonderie de caractères. Elle consiste en
27 sortes de poinçons et 50 sortes de matrices, lesquels sont
l'œuvre de Christophe Van Dyck, le meilleur maître de son
temps et du nôtre. Cette fonderie est, par conséquent, la plus
fameuse qui ait jamais été. J'ai voulu vous en informer, et vous
expédier les spécimens et le catalogue, afin que, si la chose
entrait dans vos convenances, vous puissiez saisir l'occasion et
en faire votre profit. Je suis,
« Madame,

« Votre, etc.

« Pro la veuve de Dan. Elzevier. s

Il n'y a rien à ajouter à un texte aussi explicite. Ce nom,
naguère inconnu, de Christophe Van Dyck est désormais acquis
à l'histoire de la typographie, et viendra s'ajouter à la glorieuse
nomenclature des artistes en tout genre dont s'honorent les
Pays-Bas. Si la France cite avec orgueil CL Garamond et les
Sanlecque, la Hollande peut être fière à bon droit de posséder
un maître à peine inférieur au premier et qui surpasse de beau-
coup les deux autres.

On nous objectera peut-être qu'il n'est question dans la
lettre que de l'imprimerie elzevirienne d'Amsterdam, et non
point de l'établissement rival de Leyde. Mais la réponse est fa-
cile. Les caractères elzeviriens, qu'ils soient de Leyde ou
d'Amsterdam, proviennent évidemment de la même source. Si
les bibliographes ont insisté avec raison sur certaines différences
dans l'ornementation des livres provenant de ces deux officines,
nul ne s'est avisé d'établir une distinction entre les caractères,
ni même de ramener les fleurons, culs-de-lampe et lettres
grises, à des manières, à des styles différents. D'ailleurs, si les
poinçons de Leyde avaient été gravés par tout autre que Van
Dyck, celui-ci n'eût été qu'un plagiaire, et la veuve de Daniel
Elzevier se fût bien donné de garde de le désigner comme un
maître sans rival. Enfin, les termes dont elle se sert semblent
indiquer qu'il florissait déjà dans la première moitié du siècle,
avant la fondation de la maison d'Amsterdam, à l'époque où les
Elzevier de Leyde inauguraient la série de leurs chefs-d'œuvre.

C'est aux érudits hollandais qu'il appartient maintenant de
rechercher si Van Dyck a laissé assez de traces pour qu'on puisse
essayer de reconstituer sa biographie. Pour nous, nous bornons
ici notre tâche, heureux d'avoir réussi à éclaircir le problème le
plus obscur que soulevât la bibliographie elzevirienne, heureux
surtout de pouvoir revendiquer pour les Pays-Bas l'honneur
d'avoir donné le jour à celui que la veuve de Daniel Elzevier
proclame le maître le plus accompli de son siècle.

Alphonse Willems.

Bruxelles, 2 janvier 1878.

1. Elle ne survécut que cinq mois à Daniel, et sa mort (mars 1681) détermina la chute définitive de la maison elzevirienne d'Amsterdam.

2. L'original de cette lettre est en néerlandais.

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