L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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L'EXPOSITION DE NICE

Le mouvement artistique européen, dont ce recueil entre-
prend d'écrire l'histoire au jour le jour, prend depuis quelque
temps un développement et une activité que personne ne pouvait
prévoir, et qui se manifeste surtout par la fréquence, je dirais
volontiers par l'ubiquité des expositions. Celles de Paris, avec
l'exactitude et la régularité de leur périodicité annuelle, ne
suffisent déjà plus à la production de la France contemporaine.
Dans tous les centres de quelque importance, des sociétés se for-
ment, des comités s'organisent, on convoque le ban et l'arrière-
ban des artistes du cru ; on lance des circulaires dans tous les
ateliers en renom ; un entrepreneur se charge à forfait de l'em-
ballage et du transport des précieux colis ; les journaux hospita-
liers prêtent leurs colonnes aux réclames du secrétaire ; des affi-
ches multicolores bariolent les édifices municipaux ; des mâts
vénitiens pavoisés aux couleurs nationales se dressent devant
l'hôtel de ville ; l'exposition est ouverte ! on y va : c'est affaire
de mode ; aujourd'hui le vent souffle de ce côté.

Seulement ces expositions sont plus ou moins intéressante
selon l'habileté, l'entregent et les relations de leurs organisateurs.
Parfois on n'a que les fruits secs des dernières récoltes pari-
siennes, de piètres peintures, destinées à faire leurtour de France .
sans trouver d'acheteurs, et qui pérégrineront du nord au midi,
de l'est à l'ouest, sans recueillir autre chose que le banal encoura-
gement de la presse locale, peu experte en matière d'art, et qui
confie la plume du critique à quelque vieil amateur ayant collec-
tionné dans le canton.

Ce n'est point ainsi que les choses se sont passées à Nice. Il
est vrai que Nice n'est pas une ville comme une autre. Ce n'est
pas un simple chef-lieu de département ; c'est une petite capitale;
c'est un centre ; c'est surtout une cité cosmopolite et elle pour-
rait se demander, comme la Jérusalem du poëte :

« D'où lui viennent, de tous côtés,

Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés. »

Ces villes du Midi, joyeuses, sonores, ensoleillées, qui s'éche-
lonnent sur le rivage méditerranéen, depuis Marseille jusqu'à
Gènes, attirent chaque année de nombreuses colonies d'étran-
gers, recrutés dans les deux mondes ; les derniers rejetons de
l'aristocratie européenne y coudoient les représentants de la
jeune Amérique ; le passé et l'avenir s'y donnent la main, à
l'ombre des orangers en fleurs ou des palmiers aux régimes d'or.

Entre toutes ces villes, Nice est incontestablement la pre-
mière et la plus charmante. C'est aussi la plus folle de plaisir, et
l'on a cru longtemps qu'on ne pourrait jamais loger une idée
sérieuse dans sa tète légère. Elle se promène le matin ; elle
chante le soir ; elle joue la nuit. On le sait, et l'on n'ose pas lui
demander davantage,

Voici pourtant qu'un homme s'est rencontré, un prince
russe, mêlé à toute la société européenne, nature facile et souple,
comme tous les Slaves, liant comme un Français, aimant les
arts et les comprenant comme un Italien, et joignant à ces mé-
rites déjà rares ces façons courtoises et ces procédés généreux
qui sont le trait distinct des vrais grands seigneurs, et qui rendent
Mécène digne d'être l'ami d'Horace.

Le prince George Stirbey— ici je ne le nommerais pas, car
tout le monde l'a reconnu— aime Nice comme sa seconde patrie,
la patrie de son choix et de son adoption, et c'était pour lui une
véritable souffrance de voir que cette société polie, élégante,
vraiment distinguée, prît si peu de souci de la peinture et de la
sculpture, absolument absentes de ses préoccupations. Il s'est
rappelé ce mot si vrai d'un moraliste anglais, que nos voisins
écrivent en lettres d'or au frontispice de leurs musées :

« A THING OF ART IS AN ENDLESS JOY. »

Un objet d'art, c'est une joie qui ne finit point.

Cette joie, le prince a voulu l'assurer à Nice, et, groupant
autour de lui quelques hommes dévoué à la même idée, le comte
d'Aspremont, le duc de Rivoli, Sir Samuel Whalley, le marquis
de Villeneuve-Bargemon, il a fondé la Société des Beaux-Arts
de Nice, qui promet à la ville et à la colonie des expositions
annuelles de sculpture et de peinture. La première de la série a
été inaugurée le samedi 26 janvier 1878, devant une petite élite
d'amateurs, et, depuis lors, une foule sympathique n'a cessé
d'assiéger ses galeries. Il y a ici plus qu'une simple curiosité ; il
y a un intérêt réel pour l'œuvre qui commence, et dont on veut
le succès.

Le livret officiel renferme 636 numéros, qui se répartissent
entre les statues et les tableaux, les aquarelles et les dessins, les
pastels et les miniatures. Ces divers objets sont distribués dans
six grandes salles bien éclairées, où l'on peut les voir et les
étudier à l'aise.

La première chose qui vous frappe, dans cette exposition, c'est
son caractère accentué de cosmopolitisme. Elle est réellement
originale et ne ressemble à aucune de celles qu'il nous a été
donné de voir et d'étudier en province. Les organisateurs de la
fête artistique de Nice ont sans doute fait un sérieux appel aux
sculpteurs et aux peintres parisiens, sans lesquels il serait difficile
aujourd'hui de faire une exposition complètement intéressante ;
mais ils se sont particulièrement adressés aux artistes vivant dans
le pays, en connaissant les sites et les mœurs, et qui, dans le
paysage et dans le genre, ont pu ainsi en donner la représenta-
tion la plus exacte et la reproduction la plus fidèle. Quand elle
n'aurait pour élle que ce seul mérite, et je me hâte de dire qu'elle
en a d'autres, l'exposition de Nice aurait bien mérité de la criti-
que et de l'art contemporains.

C'est dans cette catégorie d'œuvres locales qu'il faut ranger
la Plage des Bains de Saint-Raphaël, par M. Victor Papeleu ;

Cannes le matin, par M. Courdouan ;

Peira-Fourniga, par M. Gamba de Preydour;

La Vue de Saint-Trope^, par M. A. Béguin ;

Le Jardin public de Nice, par M. Marco Calderini ;

Le Pont de la même ville, par M. Marks ;

Son Faubourg, par M. Alexis Mossa ;

Les Rochers du Cap d'Antibes, par M. Daveau ;

Le Port de Monaco, par M. Jacques Harris ;

Les Pins de Vence, par M. Sidney Arbouin ;

La Terrasse et le Chœur du couvent de Saint-Barthélemy,
par M. Gide ;

Une Vue panoramique de Nice, par M. Bensa ;

Le Chemin de la Corniche, par M. Clément ;

Les Rochers rouges à Menton, par M. Bouché ;

La Rue des Moulins, à Grasse, par M. Nègre ;

La Vue de Villefranche, par M. Sabatier;

La Villa du duc de Vallombrose, à Cannes, par M. Tamer ;

Les Pins-parasols, par M. Vincent ;

L'Hiver à Menton, par M. Guillon ;

C'est au même ordre d'impressions, c'est à la même nature,
franchement méridionale, qu'ont demandé leurs inspirations les
auteurs d'un certain nombre d'aquarelles faites avec beaucoup de
conscience et de sincérité. Je ne fais que citer, au courant d'une
plume trop hâtée,, parce qu'elle sait qu'on lui mesure l'espace:

Le Pont de Gardane et Bordighera, par M. Contini ;

San Remo, par Andréa Giordano ;

Le Port de Nice, par M. Sabatier ;

La Vue de la ville, par Cockx ; et un Paysan des environs,
par Emile Costa ;

Le Long Borrigo et la Barrière de l'octroi, à Menton, par
M. Jules Jacquemart ;

Le Lavoir de Saint-Louis, dans la même ville, par Gaétan
Béthune ;
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