L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

Page: 184
DOI article: DOI Page: Citation link: 
https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/art1878_1/0218
License: Free access  - all rights reserved Use / Order
0.5
1 cm
facsimile
184

L'ART.

Le Cannei, par Henri Bonnefoy ;

Lantosquc, par Jean-Baptiste Trabucco ;

La Vue de Beaulieu, par M. Sabatier Olivetti ;

La Vue de Cimiej, par M. Wyndham ;

Le Pont de Carci, par M. Jules Jacquemart.

La plupart de ces beaux sites sont sous les yeu'x des visiteurs
de l'exposition. Ils les connaissent, les voient ou les ont vus; sou-
vent même ils les habitent. Leur intérêt n'en est que plus vive-
ment surexcité par des œuvres sur la véracité desquelles ils ont
le droit de se prononcer, Ces heureux choix n'ont pas seule-
ment pour but et pour résultat d'encourager et de servir les
artistes qui vivent à Nice ; ils ajoutent encore un attrait réel à
cette jolie exposition ; ils la placent dans le milieu toujours pré-
cieux de l'actualité, ils en font une chose vivante !

Mais les organisateurs de l'exposition de Nice n'ont pas
voulu se borner à ces seules ressources, si importantes qu'elles
pussent être : ils ont ouvert largement leurs portes, et tout le
monde a pu venir à eux.

Dans les salles de peinture proprement dite, je trouve un
certain nombre de noms bien connus de tous ceux qui fréquen-
tent nos expositions annuelles. Que l'on me permette d'en pas-
ser une rapide revue.

Voici d'abord des natures mortes : une Étude de prunes et
des Huîtres et Crevettes, de M. Bergeret, peintes avec cette habi-
leté de main surprenante, qui suffit à nous expliquer le succès
si vif obtenu par le jeune peintre à nos derniers Salons ; les
prunes ont leur duvet, les huîtres ont leur eau, les crevettes
leurs tons de corail rose. La nature est égalée.

Un autre jeune artiste, mis récemment en lumière, et que
nous croyons destiné à occuper un jour la critique d'art, c'est
M. Gilbert. M. Gilbert a aujourd'hui une note à lui, très-intime,
très-sincère, très-personnelle. Je dirais volontiers que c'est un
réaliste, s'il ne s'était pas trouvé un certain nombre de gens qui
ont donné à ce nom une acception particulière... et mauvaise,
indiquant une sorte de choix, de recherche et de prédilection
dans le laid — qui est l'antipode de l'art. Ceci n'est point le cas
de M. Gilbert, à qui suffisent la nature et la vérité, dont l'œil
voit juste et qui rend les choses comme il les voit. Je ne dirai
pas que ses Poissons morts accusent déjà la même habileté de
main que nous retrouvons par exemple dans les toiles de ce
robuste exécutant qui s'appelle Vollon ; mais ses deux petits
tableaux de genre : Il fait chaud et la Récureuse, peints dans la
manière sincère et bourgeoise de Drolling, avec un réel bonheur
d'arrangement, ont des fraîcheurs de ton et des notes trouvées
qui ne laisseront jamais indifférents les dilettantes passionnés de
la peinture.

M. Berne-Bellecour a peint en se jouant une fort jolie
esquisse des Courses de Deauville par un temps d'orage ; —■
Touche excellente (par le même artiste) du Sous-Officier bour-
rant sa pipe, en pleine campagne, dans un paysage dont la poésie
ne le préoccupe guère. Ce jeune sergent porte crânement ses
galons, mais il n'aura jamais l'épaulette d'or.

On reproche aux Alsaciennes de M. Jundt de se ressembler
un peu trop. Il pourrait nous répondre avec le poète :

Quates decet esse sorores !

Ce que je regrette, c'est la facture qui manque de franchise ;
c'est le procédé qui manque de grandeur. Tout cela est haché,
pointillé, quand on voudrait sentir la libre allure de la brosse.

M. Guillemet, dans sa Plage de Villerville, a fait preuve
une fois de plus de sa qualité maîtresse — le sentiment de
l'espace : il enferme l'étendue dans un cadre étroit ; il y a de la
puissance dans son Chemin creux à Villers. Mais le ciel est aussi
solide — et aussi lourd — que les terrains. C'est un tort — ai-je
besoin de le lui dire ?

Beaucoup de fantaisie, beaucoup plus que de réalité, dans
les trois petites toiles de M. Clairin : la Fête de Toreros, en
Espagne ; le Singe jouant avec des marionnettes, et le Page
jouant de la mandoline. On sent un peu trop le convenu et le
voulu ; mais cette couleur joyeuse n'en est pas moins pour cer-
taines rétines un régal friand.

Dans sa Dépêche, lue par un officier, au milieu d'un groupe
de soldats, bien disposés pour former tableau, M. Protais, tout
en gardant ce certain accent de sensibilité qui lui a valu son
succès dans une classe nombreuse de nos contemporains, a peut-
être fait preuve d'un dessin plus net, plus ferme et plus fin que
d'habitude.

La Terrasse du Vatican ne nous montre sans doute qu'une
face déjà fort connue du talent de M. Hcilbuth. Beaucoup —
parmi nous — sont déjà familiers avec cette délicate et malicieuse
satire de la grande vie sacerdotale de la Rome des papes, mais
on revoit toujours avec plaisir cette peinture d'un monde qui
s'en va, tant l'artiste a su la rendre avec une réelle puissance,
et une intensité de vie surprenante. Le paysage au milieu duquel
se passe la scène est très-poétiquement rendu, plein de fraîcheur
et de grâce.

Les Chats de M. Lambert obtiennent à Nice le même
succès qu'à Paris; on ne saurait trop admirer le naturel et la
vérité de ces attitudes, la souplesse toute féline de ces mouve-
ments, l'expression rusée, je dirais volontiers spirituelle, de ces
physionomies, et la vigueur du pinceau qui a si bien rendu ces
fourrures de velours et de soie.

M. Jules Goupil, dans deux tableaux dont les titres _

Splendeurs et Misères — manquent quelque peu de justesse, a
caressé d'un pinceau amoureux deux tètes de femmes, pleines de
suavité et de charme ; mais dont les ajustements sont traités
d'une façon un peu étriquée. J'y voudrais plus de souplesse et
d'aisance.

Fort belle couleur, et harmonie très-puissante dans le
tableau de M. Eugène Isabey, intitulé l'Aumône. La peinture
est belle, largement faite, et il semble que cette éblouissante
lumière éclaire tout autour d'elle.

Le Seigneur du temps de Louis XIII, en manteau blanc, par
M. Roybet, ne nous montre aucune évolution sensible d'un
talent moins souple que puissant, qui ne se préoccupe guère de
l'idée à mettre dans un cadre, et qui songe moins à composer
une œuvre qu'à enlever un morceau, seulement le morceau est
enlevé de main de maître. Je n'en voudrais pour exemple que la
gamme chromatique de tons blancs que j'ai en ce moment sous
les yeux, et qui tempère son éclat par sa douceur.

Fidèle au pays qui fait sa réputation, M. Jules Worms, avec
son Paysan espagnol et sa Paysanne de la Sierra d'Avila, nous
montre une fois de plus avec quelle habileté de main il sait
peindre ces merveilles mignonnes, et mélanger dans ces tètes la
paysanne et la finesse, la naïveté et la ruse, — Figaro et Rosine,
— c'est là toute l'Espagne de tant de peintres et de tant de
poètes.

La toute petite toile que M. Jean Aubert intitule l'Écueil,
nous révèle un sentiment très-juste et très-profond de la grâce
féminine. L'ensemble de cette aimable composition est d'un blond
tout corrégien.

Le paysage de M. Daubigny est fort remarqué. Ces Vaches
au bord d'un étang, calmes et rêveuses, regardant vaguement
quelque part, et jouissant peut-être tout aussi vivement que nous
des beautés d'un splendide coucher de soleil, sont peintes avec
une puissance et une liberté de touche véritablement magis-
trales.

Louis Enaui.t.

(La suite prochainement.)
loading ...