L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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L'OEUVRE DE RUBENS EN ESPAGNE

l convient de voir les Rubens de Madrid après
ceux de Florence. Le musée royal du Prado
en contient jusqu'à soixante-deux. Inutile de
dire que Rubens s'y montre sous tous les
aspects et clans tous les genres, et que nous
ne pouvons guère, pour ce qui nous concerne,
citer que des échantillons.

Parmi les toiles religieuses, il en est jus-
qu'à quatre qui doivent compter au rang des
chefs-d'œuvre du maître. Je cite :

i° Les Disciples d'Emmaïis. Les figures
sont demi-nature; la composition, des plus
originales; la peinture vraiment magnifique.
Le Christ, la tête levée et vue en profil,
semble consacrer le pain qu'il tient à la main.
.— Un des apôtres, vieux, barbu, assis en face
de lui, se recule sur sa chaise en le regardant

Lettre tirée de 1 « Orthographia » de Joli. Daniel Preislcr. '

avec une attention et une surprise respec-
tueuses. — L'autre apôtre, de l'autre côté de la table, se lève, ôte son chapeau et s'incline.
A gauche, dans l'ombre, est debout l'hôte, grosse figure à triple menton, qui semble se demander
quels sont ces mystérieux étrangers. La scène se passe sous un portique ; le crépuscule règne
déjà ; toutes les figures émergent de l'ombre ; le recueillement est religieux, et Rembrandt lui-
même n'a rien fait de plus senti, de plus ému.

2° L'Adoration des Mages. C'est certainement la plus vaste composition que Rubens ait faite
sur ce sujet, qu'il a traité si souvent. La Vierge, debout, avec saint Joseph derrière elle, présente
l'Enfant-Dieu à un vieux roi en manteau de velours rouge, porté par un jeune page habillé de
satin bleu; derrière sont deux esclaves de la plus superbe tournure : l'un accroupi, tenant un sac;
l'autre courbé, portant un coffre. Au milieu et au second plan, un autre Mage, chauve, à longue
barbe blanche ; puis, vu de face, un nègre superbe en manteau bleu, la tète encapuchonnée de
blanc ; puis, une cohue de chevaliers, d'hommes à turbans, etc. A droite, dans le coin du tableau,
on voit deux chevaux, dont l'un est monté par un gentilhomme en pourpoint violet qui se retourne
vers la Vierge, et qui n'est autre que Rubens lui-même. Enfin, à l1 arrière-plan, dans l'ombre,
surgissent les grandes têtes des chameaux et quelques figures d'esclaves profondément attentives,
au-dessus desquelles voltigent des anges. La nuit est noire, à peine quelques étoiles furtives ; les
figures s'éclairent de la lumière des torches et ressortent sur le fond avec la puissance de la
peinture de Jordaens. C'est aussi son emportement d'exécution, mais la facture est plus légère et
plus coulante.

3" Le Christ sur les genoux de la Vierge. Cette toile-ci se particularise par le goût du dessin,
aussi élégant que le serait un Van Dyck. Le Christ, les jambes droites, les bras tombants, la tête
froide et bleuie, est bien présenté dans un de ces faux mouvements propres aux cadavres. La
Madeleine, debout, en robe violette, lui prend la main et la baise pieusement. La face de la
Vierge — par une de ces idées touchantes et dramatiques qui abondent chez Rubens — repro-
duit les teintes violacées et cadavériques du visage du fils ; elle-même est à l'agonie. Saint Jean,
en draperie rouge, est dans l'ombre. Le tableau rappelle assez pour le faire, le goût, le choix
des harmonies, le beau Saint François du musée de Bruxelles.
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