L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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L'ART AU MUSÉE ETHNOGRAPHIQUE.

Cher lecteur, j'ai une question à vous adresser. Cette ques-
tion, la voici :

Avez-vous des partis-pris en fait d'art? Etes-vous de'cidé à
denier tout me'rite aux œuvres des civilisations autres que celles
de la Grèce et de Rome ? Voulez-vous quand même fermer vos
yeux devant elles ? Si vous n'êtes pas dans de pareilles disposi-
tions, ce que je vous souhaite, si vous n'avez pas des opinions
toutes faites et immuables, veuillez nous suivre dans un muse'e
nouveau, cre'é à Paris il y a deux mois, et déjà dispersé, mais
dont les principaux éléments se retrouveront bientôt à l'exposi-
tion universelle, dans la salle des Missions scientifiques. Nous
voulons parler du Musée ethnographique.

Quoique, en général, les collections du genre de celles dont
nous allons parler soient considérées comme appartenantà l'ordre
scientifique seulement, nous nous permettrons de ne point les
regarder ainsi. Cette idée, reçue à cet égard, nous paraît une er-
reur qui doit être combattue. Nous pensons que si les beaux-
arts, dans l'avenir, peuvent trouver une nouvelle séve, de nou-
velles formules, ce sera justement à un musée du genre de celui
que nous allons étudier qu'ils en seront redevables pour une part
très-grande.

Nous osons donc espérer qu'une étude consciencieuse de la
collection rassemblée provisoirement au Palais de l'Industrie
gagnera plus d'un des lecteurs de l'Art à notre opinion.

Quand les œuvres artistiques exposées dans un musée pro-
viennent de l'antiquité grecque et romaine, elles sont dites anti-
quités classiques. Ces œuvres-là sont les seules que l'on ad-
mette comme belles, que l'on donne comme modèles, que l'on
déclare dignes d'inspirer les artistes. Il en a été ainsi jusqu'à ces
derniers temps ; mais, depuis une vingtaine d'années, les décou-
vertes de Botta et de Mariette en Assyrie et en Egypte ont un
peu embrouillé les classifications adoptées. Et comme les récentes
recherches des Coste, des Flandin, des Perrot, etc., ont montré
que c'est dans ces arts qu'il fallait chercher l'origine des principes
de l'art classique, l'on a admis ces antiquités, jusque-là dédai-
gnées ou ignorées, dans nos musées du Louvre. On a considéré
qu'elles pouvaient faire l'objet des études des archéologues; en
quoi l'on ne s'est pas trompé.

Il n'en est pas encore de même pour d'autres antiquités :
pour les manifestations artistiques de civilisations dont nous pos-
sédons pour la première fois à Paris de nombreux spécimens.
A la suite d'une étude intelligente et très-consciencieuse de ces
œuvres, de ces monuments tout nouveaux pour nous, nous es-
pérons que les limites que l'on a posées arbitrairement à certaines
des facultés humaines seront considérablement reculées ; c'est-
à-dire que, dans l'avenir, l'on ne fera plus de distinctions, l'on ne
mettra plus de séparations, là où il n'y a, le plus souvent, que des
degrés, des aptitudes, des moyens différents, degrés, aptitudes et
moyens dont les résultats sont aussi intéressants les uns que les
autres, par conséquent aussi utiles à étudier.

I. L'ART KHMER

« La découverte récente des monuments disséminés dans les
solitudes de l'Indo-Chine, dit excellemment la notice du Muséum
ethnographique, à la page 11, n'intéresse pas moins la science
ethnographique que l'histoire générale de l'art et des civilisations
humaines. Les palais, les citadelles, les temples grandioses des
khmers, ne sont pas seulement les produits d'un art original,
superbe dans ses conceptions d'ensemble, riche et gracieux dans
ses détails; mais il semble aussi que ces édifices aient été élevés
par une race d'hommes spéciale, issue des peuplades nombreuses

et diverses qui ont dû se rencontrer et se fondre dès les temps
les plus reculés dans la pointe sud-est de l'Asie. Ces races si
différentes sont reproduites dans les sculptures khmers, et on en
retrouve parfois aussi les types parmi les indigènes dégénérés
aujourd'hui, et revenant progressivement à leur état primitif de
barbarie. »

Grâce à notre marine, si active et si éclairée, nous sommes
en train de créer ou de révéler au monde savant cette civilisation
et cet art particuliers de l'ancienne grande famille asiatique. Un
de ces savants et intrépides marins, M. Delaporte, successeur
des Mouhot (le révélateur de la Cochinchine), des Lagrée, des
Francis Garnier, premiers pionniers à la recherche de cette an-
tique civilisation, hier encore complètement inconnue, tous
morts de ce climat si terrible pour l'Européen, M. Delaporte,
seul survivant des chefs de ces expéditions, est parvenu à rame-
ner en France les premiers spécimens des restes imposants de
l'ancienne splendeur de notre nouvelle colonie ; et, grâce à lui,
nous pouvons nous dire possesseurs d'une collection spéciale sans
rivale, qu'il ne tient qu'à nous de compléter, de manière à ce
que l'on ne puisse pas plus tard nous devancer, comme cela
nous est malheureusement trop souvent arrivé; car si, depuis
quelques années, les collections artistiques de Paris ont été l'ob-
jet d'importantes améliorations, nos voisins d'Angleterre, il est
nécessaire de le déclarer, nous ont largement dépassés. LeBritish
Muséum, comme galerie de sculpture, est certainement le musée
le plus beau et le plus complet qui existe, aussi bien au point de
vue de l'art qu'à celui de la science. Les trois plus grandes civi-
lisations antiques dans l'histoire comme dans l'art, l'Assyrie,
l'Égypte et la Grèce, sont représentées à Londres par leurs chefs-
d'œuvre de toutes les époques, et nos voisins, grâce à leur acti-
vité et à leurs sacrifices, sont arrivés aujourd'hui à ne plus
redouter que, même dans l'avenir, aucun pays ou aucune capi-
tale, si riche qu'elle soit, puisse recueillir d'aussi beaux et d'aussi
nombreux exemples à leur opposer. Actuellement un immense
musée spécial pour l'Inde est en formation dans les vastes bâti-
ments de l'Exposition de 1869, en face de l'établissement de
Kensington, et une mission anglaise fouille la Palestine en tous
sens dans le but de chercher à dépasser les résultats obtenus par
MM. de Vogué, de Saulcy, etc., et de créer une collection plus
nombreuse, sinon plus choisie, que celle du Louvre. Qui ne
comprend actuellement l'importance de ne pas nous laisser dé-
passer continuellement de la sorte? En dehors des lumières que
la science anglaise projette sur les origines de l'humanité, de la
concurrence devenue aujourd'hui dangereuse de l'Angleterre
dans les industries du goût, grâce aux plus beaux modèles anti-
ques accumulés dans ses galeries, l'on peut aussi dire que les
centaines de mille francs qu'ont coûtés les marbres du Parthé-
non, du tombeau de Mausole, du temple d'Ephèse, etc., ont été
rendus au centuple par les étrangers venus de toutes les parties
du monde pour les admirer, sans compter la satisfaction des na-
tionaux, leur légitime orgueil en parlant ânBritish Muséum, de
nos jours le temple, le véritable foyer de l'art et de l'histoire
pour toute l'Europe.

Les sculptures du Cambodge, ou, pour mieux dire, les sculp-
tures khmers, du nom du peuple qui les a produites, sont pour
nous une richesse d'autant plus appréciable et d'autant plus
grande que nous ne craignons pas de déclarer, si exagéré que
cela puisse paraître, qu'à notre avis elles sont très-supérieures à
l'art assyrien, égyptien, indien et chinois, et nous ne voyons
que la belle époque grecque, celle de Phidias et de Praxitèle,
qui puisse fournir des œuvres à classer au-dessus de ces sculp-
tures. Cette supériorité de l'art grec sur le khmer est due non-
seulement au génie de la race, mais encore à sa beauté physique,
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