L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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LES CARTONS DE M. CHENAVARD

'il est permis de ne pas se jeter à l'eau avec les moutons de
Panurge et de prendre pour une fois le contre-pied des goûts à la
mode, d'oublier pour un moment nos études d'après les moulins à
vent et la nudité en pose comme pour être photographiée (deux
articles modernes de consommation auxquels le commerce des
tableaux a voué définitivement la peinture), je ferai l'éloge d'un art
aujourd'hui dédaigné, mais qui révèle de nobles sentiments, des
pensées profondes, se prête à la grandeur de la beauté et reporte
l'imagination sur la poésie émouvante des passions et des grands
événements qui ont conduit l'humanité, d'étape en étape, jusqu'à la

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situation peu satisfaisante et assez précaire où nous voilà arrivés, et
qui est un progrès. L'histoire de ces transitions du cœur humain devait, en 1848, être peinte de
main de maître sur les murailles du Panthéon. Le projet la divisait en plusieurs séries de compo-
sitions aussi nombreuses que les révolutions morales et politiques du monde, et qui s'étendaient
en superficie sur toutes les parois et même sur le dallage en mosaïque de ce temple immense.

Ces compositions dessinées par M. Chenavard, artiste inventeur de cette gigantesque entre-
prise, étaient déjà exécutées en grands dessins dans la proportion définitive, quand ce travail
prodigieux, si avancé et déjà admirable dans ses projets, a été arrêté tout à coup pour ne pas
être accompli. Les cartons de soixante-sept compositions historiques dont le nombre était doublé
par celles d'une procession théologique et philosophique qui devait courir au-dessus de la frise et
retracer par époque l'idée morale au-dessus du fait matériel, tout prêts, en état d'être posés, afin
de donner sur place une idée de leur effet, ont dû être relégués en magasin jusqu'à ce que der-
nièrement ils aient été donnés à la ville de Lyon. Quarante-quatre y sont exposés en ce moment,
et grâce à la photographie qui s'occupe de les reproduire, tout le monde est appelé à apprécier
l'intérêt de ce bel ouvrage qu'on croyait à jamais perdu.

En vouloir suivre le développement, essayer d'en résumer les idées, serait au-dessus de mes
forces, et d'ailleurs un merveilleux écrivain, Théophile Gautier, s'en est donné le plaisir dans sept
feuilletons du journal la Presse, datés des 6, 7, 8, 9, 10 et 11 septembre 1848, alors que
M. Chenavard, plein d'ardeur et en possession de la commande, ne pouvait douter de sa réalisa-
tion. Aussi la lecture de ces feuilletons, si intéressants qu'ils soient, réveille-t-elle aujourd'hui
d'amers regrets sur la non-exécution de tant de projets. Leur analyse est une histoire universelle,
elle donne la plus haute idée de la méthode philosophique conçue par M. Chenavard ; et son
ordonnance décorative était aussi simple, aussi belle que l'ordre de ses idées.

Malheureusement, ces mérites transcendants, destinés à être appréciés dans l'ensemble, échap-
pent à la vue, faute de leur réalisation sur le monument ; mais dans la série des vingt-deux
tableaux déjà photographiés et clans la composition des mosaïques qui devaient couvrir le sol, on
admire le sens droit, ingénieux, la distinction, la noblesse et l'originalité abondante, l'ardeur et
l'imagination d'un grand talent. Une expérience profonde de l'art, le goût du style soutiennent
la orandeur et la beauté des dessins de M. Chenavard, mais en aidant au naturel au lieu de
l'anéantir par un genre académique. Comme chez les grands maîtres, c'est le sujet même qui
nécessite chez lui le bonheur des lignes, l'élégance des poses et l'arrangement pittoresque tou-
jours motivé par un accident naturel, par l'action instinctive dirigée par l'âme. Enfin, le style
y est toujours humain et vivant, et c'est là le cachet d'une véritable originalité, c'est l'éloquence
de la peinture, c'est l'indépendance du talent qui puise l'expression dans son sentiment propre.
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