L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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Frise composée
Réduction en fac-similé

par Pierre
de la gravure

-Paul Rubens.
de Lucas Vorsterman.

L'OEUVRE DE RUBENS EN ITALIE

lorence a accaparé les plus beaux Rubens de l'Italie,
et il est peu de musées où il soit plus dignement
représenté qu'aux Offices et à Pitti.

Par une de ces ironies auxquelles le hasard se
plaît, ce sont précisément les deux Rubens les plus
étonnants des Offices qui sont le moins vus. Je parle
de son Triomphe de Henri IV et de Henri IV à la
bataille d'Ivry, toiles immenses que Rubens avait
commencées à Paris pour Marie de Médicis et que
l'exil de la reine l'obligea d'interrompre. Les deux
ébauches colossales tapissent les deux extrémités de
la salle dite de Niobé. Mais qui les y cherche ? qui
^ les y regarde ? La foule pourtant afflue à tous moments
dans ce salon magnifique ; on va, on vient ; on a un
regard pour chacune des seize statues grecques qui
figurent l'agonie tragique de Niobé et de ses enfants-,

Lettre tirée de 1' « Orthographia » de Joli. Daniel Preîsler. i

puis on sort sans s'être même aperçu, les trois quarts
du temps, de la présence des Rubens. Rien de plus simple. D'abord, c'est à peine si les Guides
ordinaires daignent les nommer. Ensuite ces deux tableaux, dans cette salle de sculptures, ont
l'air d'objets égarés, mis au rebut, et leur aspect d'ébauches ajoute au dédain général. Le fait est
pourtant, pour qui veut comparer ces sculptures douteuses et ces peintures splendides, que la
Salle de Niobé ferait mieux de s'appeler la Salle des Rubens.

J'ai parlé d'ébauches. En effet, la Bataille d'Ivry n'est pas autre chose. Moins qu'une ébauche
même, une esquisse en grand, un brouillon gigantesque, aussi turbulent et aussi heurté que le
fut jamais un premier jet ; une série de taches et de contours interrompus qui ne prennent figure
qu'à distance. On dirait que Rubens, possédé par cette rage de l'inspiration qui ne sait pas
attendre, a entamé son tableau sans avoir fait un carton préalable, un dessin, un bout de croquis,
l'ombre même d'un préparatif. Ses groupes, ses types, son dessin, sa couleur, son effet, il cherche
tout cela pêle-mêle, au courant de la brosse ; dans le même moment et sans s'arrêter, il trace un
trait et le corrige. Un de ses chevaux a deux têtes, donnant deux mouvements tout différents ;
il n'a pas pris le temps d'effacer la première. Au-dessus de Henri IV à cheval, qui se précipite au
fort de la mêlée, on voit planer deux apparitions : un génie, qui tend la palme au roi, Mars
lui-même qui étend son bouclier pour le protéger; les deux spectres sont restés à l'état de
grisailles et n'en sont que plus fantastiquement terribles. Le roi n'a pas l'épée à la main; par
une magnifique fantaisie, Rubens l'a armé de la foudre; le bras n'est qu'un trait, la foudre n'est
qu'une lueur; tout cela se passe comme dans un rêve; cela vous reporte à cette nuit effrayante

Tome XII. 25
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