L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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290 L'ART.

rédigé ce catalogue détaillé de l'œuvre d'un maître encore vivant, encore en pleine veine Ainsi
nous avions fait jadis pour Charles Méryon, pour Seymour-Haden, pour Henry Leys, pour
J. F. Millet. Ainsi on l'a fait depuis pour Ch. Jacques, Daubigny, J. Jacquemart, A. Legros. C'est
un modeste à-compte sur la gloire que ratifiera l'avenir.

En ces temps reculés et qu'éloigne encore le sinistre hiatus de l'Année terrible, vers i8ff
ou 1860, on ne gagnait pas beaucoup d'argent ni de notoriété avec l'Eau-forte. On n'entendait
pas annoncer qu'un aquafortiste se portait à l'Institut, ni qu'un autre tombait de cheval au bois
de Boulogne, de son vrai cheval à lui2 ! Jacques, Daubigny, vendaient leurs cahiers trente sols.
Méryon ne vendait pas du tout les siens. Flameng, en s'attachant à la fortune de M. Charles Blanc,
eut le premier quelques agréments. Cependant, l'eau-forte était pour quelques-uns — artistes ou
amateurs — l'objet d'une étude passionnée. La louange, comme durant toutes les renaissances, se
faisait alors subtile et généreuse. Tout étant classé, jugé par une élite difficile, l'effort était plus
complet. Les commandes — qui gâtent tout, quelque paradoxal que cela paraisse — n'avaient point
encore créé l'école des « reproducteurs ». A ce moment, tout le monde — pas le monde des clas-
siques, bien entendu — avait les yeux tournés vers Bracquemond, qui ne sortait d'aucune école, et
qui, dans le Battant de porte et d'autres pièces, avait donné une note à la fois humoristique et
magistrale.

Ce fut Charles Méryon — il sortait de Charenton et reprenait son travail dans son glacial rez-
de-chaussée de la rue Duperré — qui, un beau dimanche de printemps, me conduisit chez
Bracquemond. L'œuvre de Méryon nous avait initié à la puissance d'effet de l'eau-forte moderne
sur les yeux et l'imagination; il nous avait appris à lire et à méditer la secrète poésie des villes,
il nous avait confirmé dans notre irrévérence à l'endroit des poncifs. J'admirais beaucoup sa tech-
nique ; cependant, en chemin (nous allions à Passy), il me disait « qu'il ne savait pas graver...
Zeemann, Bracquemond, voilà des maîtres graveurs ! » Et pourtant, que de fois, assis auprès de sa
chaise, j'avais été témoin de l'inexorable patience avec laquelle il amenait au degré voulu de noir
tous les points de sa planche, à l'aide de remorsures innombrables, à l'aide de pailles d'un burin
extrêmement coupant. Ce Bracquemond au visage souriant, à la mâchoire forte, aux yeux fins,
était un grand garçon vigoureux, souple, qui mettait de suite les gens à l'aise. Sous la calotte
qu'on lui voit dans le portrait qui accompagne ces pages, abondait une chevelure brune, drue,
qui sur le front se soulevait en huppe de geai effarouché. Il faisait « la cuisine » de l'eau-forte
avec un outillage dont la simplicité eût pu être qualifiée de préhistorique. Devant sa fenêtre,
sur sa table, dans une cloche à melon renversée et pleine de terreau, des taupes (mortes, elles
figurèrent suspendues à des brindilles dans la pièce d'un rendu prodigieusement fin, le Taupier),
des taupes dévoraient des vers rouges. Les rires de blanchisseuses et les coups sourds de fer à
repasser qui montaient de la cour n'avaient rien qui nous portât à une esthétique très-nuageuse.
Bracquemond me montra des dessins à la plume, à l'encre de Chine, des études d'oiseaux qui
rappelaient, par la naïveté et la force du rendu, les primitifs Flamands. Puis, pendant qu'il causait
avec Méryon des recettes du métier, je feuilletai, ébloui, les épreuves qui traînaient en tas sur
les meubles.

Avec la collaboration d'Auguste Delâtre, l'incomparable imprimeur d'épreuves d'essai,
Bracquemond avait donné à la belle épreuve moderne son caractère spécial. La morsure savamment
graduée et presque toujours profonde de ses tailles devait déposer des épaisseurs d'encre puissantes
et des gris riches. Mais le premier chez nous (Rembrandt à peu près seul dans le passé l'a eu
aussi) il avait eu le goût des papiers parfaits, savoureux pour les yeux comme un fruit mur à point pour
le palais. Méryon était trompé sur la valeur des tons par son daltonisme; le papier verdâtre sur
lequel il fit les premiers tirages de son Paris n'ajoutait qu'à la mélancolie de ses effets. Bracque-
mond, — dans l'œuvre de qui coule je ne sais quelle large santé rabelaisienne, il est d'ailleurs Pa-
risien comme Panurge, —• aima d'instinct ces papiers solides, cette pâte serrée, épaisse, lumineuse des

1. Ces pages précéderont un Catalogue raisonné de VŒuvre complet de F. Bracquemond. A. Letnerre, éditeur. Catalogue que nous avons
rédigé avec l'aide de notre ami M. A. Gouaust.

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