L' art: revue hebdomadaire illustrée — 4.1878 (Teil 1)

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98 L'ART.

cette dignité se manifeste par les créations de notre intelligence comme par les actes de notre
volonté ; si la vertu de l'homme lui appartient, pourquoi n'en dirait-on pas autant de son génie ?
Nous apportons en naissant des aptitudes plus ou moins heureuses, mais il dépend de nous de
les diriger par l'exercice et de les modifier par la continuité de l'effort. L'emploi fait par chacun
de ses facultés natives constitue sa valeur propre et son mérite réel ; l'humanité ne devrait aucune
reconnaissance à ses grands hommes s'ils n'étaient que le produit nécessaire du milieu où ils se
sont développés.

Dans nos actions et dans nos œuvres il y a toujours une part qu'on peut attribuer aux
circonstances extérieures ; c'est ce que les Grecs appelaient la part des dieux, ^.oîpa 9-eôv, selon
l'expression homérique que nous traduisons assez mal par la destinée. Mais, en même temps,
avec ce profond sentiment de la dignité humaine qui sera leur gloire éternelle, les Grecs avaient
reconnu dans toutes les manifestations de notre activité la part qui nous appartient en propre,
to s<p' Tifuv, ce qui dépend de nous et dont nous sommes responsables, la mesure et l'expression
de notre énergie, ce qui nous classe dans la hiérarchie des êtres. L'antiquité qu'on a si facile-
ment accusée de fatalisme avait au contraire parfaitement distingué l'action du milieu sur l'indi-
vidu et la réaction de l'individu sur son milieu. Cette distinction est la base du stoïcisme, qui a
été la forme la plus haute de la philosophie grecque. On l'a souvent méconnue aux époques
d'affaissement et de décadence. Des doctrines mystiques ont sacrifié la liberté humaine à la grâce
divine. Aujourd'hui, des théories fatalistes, qui se croient scientifiques, tendent à considérer
l'histoire comme une sorte de végétation spontanée. Il est temps d'en revenir aux saines traditions
des anciens, qui sont nos maîtres en toutes choses, dans la morale comme dans la science et
dans l'art.

Le problème de l'influence du milieu sur l'individu se présente sous des aspects bien différents
selon qu'on l'examine dans l'art, dans la morale ou dans la science. En morale, elle se confond
avec la question du libre arbitre qui relève plutôt de la conscience que du raisonnement. La
conscience juge les actes volontaires en tenant compte non-seulement de l'occasion qui les provoque,
mais des intentions de chacun et du degré d'énergie qu'il a pu trouver dans son tempérament,
dans son éducation et dans son intelligence. Les circonstances extérieures manifestent notre mora-
lité, mais elles ne la créent pas : l'empereur Marc-Aurèle et l'esclave Épictète se valent aux
regards de l'éternelle Justice. Il y a des héros et des saints dans toutes les conditions ; il y en a
aux époques les plus barbares et chez les peuples les plus sauvages ; la voie du salut est ouverte
à toutes les âmes humaines, et le jugement dernier n'oubliera personne.

Dans la science, dont l'œuvre est surtout collective, la part de l'individu est bien plus faible.
Le hasard amène parfois des découvertes qui avaient échappé à des hommes de génie. Les
conquêtes de chaque jour s'ajoutent à celles de la veille et grossissent le patrimoine commun. Un
bachelier ès sciences est plus savant qu'Aristote en astronomie. L'imprimerie nous préserve d'un
second moyen âge, et sans être plus grands que nos devanciers, nous pouvons monter sur leurs
épaules et voir plus loin qu'eux. Il en est tout autrement dans les beaux-arts dont la marche, en
apparence capricieuse et irrégulière, est difficile à concilier avec la doctrine moderne du progrès.
La tradition n'est pas continue dans l'art comme dans la science ; elle est tour à tour aban-
donnée, puis reprise. Le goût n'est pas un héritage qui se transmette, comme la science, d'une
génération â l'autre. Quelquefois on le voit décliner en pleine civilisation, au lendemain du jour
où se multipliaient les chefs-d'œuvre, puis renaître sous l'impulsion énergique d'un homme ou
d'une école.

On ne peut pas dire néanmoins que la part de l'individu soit aussi prépondérante dans l'art
que dans la morale ; elle est surtout bien moins volontaire : l'intention, qui constitue seule le
mérite de nos actes, ne donne pas de valeur à nos œuvres. Tout le monde peut être honnête,
mais le génie créateur est indépendant de nos efforts, et les anciens l'attribuaient, comme la
beauté, à un don gratuit des dieux. Ils le distribuent où ils veulent, quand ils veulent, et d'une
main bien avare. La vertu est de tous les pays et de tous les siècles, mais la lumière de l'art ne
brille ni partout, ni toujours ; il y a de longues éclipses et d'éclatantes renaissances : tel peuple
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