L' art: revue hebdomadaire illustrée — 2.1876 (Teil 1)

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1807

LE MEISSONIER DE M. ALEXANDER T. STEWART

I.

ls avaient tenu la campagne contre les Russes pendant dix jours sans repos ni
trêve; autour de Friedland la bataille avait duré neuf heures; ils avaient pris sept
drapeaux, cent vingt pièces de canon, tué, blessé ou fait prisonniers soixante
mille ennemis, et remporté une victoire si complète qu'Alexandre était forcé
d'implorer la paix. — Alors l'armée française défila devant Napoléon.

Se représente-t-on le fanatique amour du soldat pour l'empereur, la joie de
ces vétérans conduits à la gloire, l'enthousiasme de la vieille garde se sentant devenir immortelle ?
Comme 1S14, r8oj est une page d'histoire, seulement, c'est une page triomphante. La Retraite de
Russie montrait Napoléon revenant péniblement à travers les steppes couverts de neige, sous un ciel
gris et bas, suivi de son état-major morne et découragé. —■ C'était l'écroulement de la fortune impé-
riale ; ici au contraire nous en voyons l'exaltation. Bonaparte est à l'apogée de sa puissance. Tout
rayonne au soleil de la victoire ; la lumière radieuse baigne la plaine, l'horizon, et enveloppe l'armée
entière comme d'une vaste auréole. Les cuirasses scintillent, les casques brillent, les épées ont
des éclairs sur le ciel, et il sort de milliers de poitrines comme un long cri muet. Mais cette gloire
militaire s'élève souvent sur la désolation et la ruine. Pendant qu'on triomphe à Friedland, combien
de sanglots sont étouffés en France ! Pour exprimer cette idée philosophique le peintre s'est fait
poëte. Regardez cette grande plaine, elle s'étend à perte de vue, sans arbres, sans végétation, l'haleine
brûlante des canons a tout desséché et tout flétri. Seul un champ de seigle étendait sa verdure et il est
foulé, battu sous les pieds des chevaux lancés au galop. Triste et grande allégorie! M. Meissonier a
pensé à ces moissons de jeunes hommes fauchées par le fer avant d'avoir pu mûrir.

L'empereur, placé sur une éminence, est entouré de son état-major et de ses maréchaux,
Bessières, Duroc et Berthier. Quoiqu'au second plan, il est comme l'âme du tableau, il concentre
l'attention, et le regard du spectateur se dirige droit sur lui : à sa gauche et derrière, Nansouty attend
avec sa division le moment de défiler : plus loin apparaît la vieille garde avec ses bonnets à poil et ses
culottes blanches. Puis, après des escadrons, d'autres escadrons encore, et la perspective infinie, poin-
tillée d'hommes, s'enfuit pour se perdre dans la vapeur de l'éloignement. Monté sur un cheval blanc,
dans l'attitude de fierté et de joie superbe de l'homme qui vient de gagner le droit de disposer du sort
du monde, Napoléon salue. — Voici en effet du côté gauche le 12e régiment de cuirassiers qui se
précipite, pareil à un torrent, au galop de charge; la terre tremble et des centaines de moustaches
grises crient : Vive l'empereur! Sur les bras levés se dressent les épées hautes. Les crinières des
casques flottent au vent. Dans le tohu-bohu de l'allure vive, les genoux des cavaliers se heurtent, les
fourreaux vides sont lancés en l'air, les belières paraissent tendues : c'est un pèle-mêle de schabraques,
de portemanteaux et de paquetages. Les reflets de lumière jouent sur les, cuirasses, sur les bottes,
sur les étriers, sur les courroies, sur le poil des chevaux. Rien ne manque ni aux harnachements ni aux
uniformes. Je sais bien que ce consciencieux rendu du détail, cette merveilleuse minutie qui permet
de voir aussi distinctement les molettes des éperons que la forme des mors nuisent peut-être à l'effet
général de l'ensemble. Il est clair que, quand un régiment passe au galop, on n'aperçoit que des
formes brillantes qui se meuvent dans une sorte d'étincellement ; mais la perfection des figures
considérées isolément est telle dans ce tableau, qu'il convient de les admirer en les séparant du
groupe où elles sont placées.
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