L' art: revue hebdomadaire illustrée — 2.1876 (Teil 1)

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NOTRE BIBLIOTHÈQUE

LVI.

L'ART DANS LA PARURE ET DANS LE VETEMENT, par
M. Charles Blanc — Un vol. m-8"; 187J, librairie Renouard.

'est un des caractères et, en même temps, un des
travers de notre époque de vouloir à toute chose
donner sa raison d'être, sa cause, son immuable
loi. Ceux qui croient que la vérité est une, non-
seulement en morale, en religion, en politique,
mais dans l'art, et qui s'imaginent posséder cette vérité en eux et
pouvoir la démontrer à tous par des signes clairs et manifestes,
voudraient à chaque instant que l'art ne s'éloignât jamais des
lignes qu'ils lui ont tracées. Ils semblent oublier que dans les
questions d'art le sentiment a plus de valeur que la raison, que
c'est lui qui fait qu'on cherche le bien, le beau ou l'agréable en
tout endroit, qu'on tient son esprit ouvert, comme sa fenêtre, au
rayon qui entre, à l'oiseau qui passe, à la matinée qui sourit. La

vie humaine, comme le disait un fin penseur, l'histoire, la
nature sont plus larges assurément qu'on ne les voit quand on
s'accoutume à les regarder à travers la fente d'un créneau. Ah !
ce n'était pas ainsi que Montaigne envisageait le monde du haut
de sa tour de Montaigne, ni La Fontaine, dans ses rêveries de
tout un jour à la lisière des blés, à l'ombre des bois !

S'il est une chose qui semble, par dessus toute autre, échap-
per à l'empire des règles absolues, c'est certainement l'art de la
parure. Quoi de plus vague, de plus indéfinissable que les senti-
ments éveillés en nous par la vue d'une toilette féminine ? Quoi
de plus varié, de plus capricieux que la forme de ces chinons,
l'assortiment de ces couleurs, les plis de ces draperies ? Que le
goût soit en cette matière le guide suprême, nécessaire, cela est
incontestable ; mais qui donc oserait assigner au goût des règles
plus ou moins étroites, qui donc oserait enfermer ce sens subtil
dans le cercle inflexible de quelque définition rigoureuse ? Vol-
taire, qui voyait clairement les barreaux de la cage où est empri-
sonnée notre pauvre intelligence humaine et qui craignait de s'y
heurter, a écrit dans son Dictionnaire philosophique : « Le goût,
ce sens, ce don de discerner nos aliments, a produit dans toutes
les langues connues la métaphore qui exprime par le mot goût
le sentiment des beautés et des défauts dans tous les arts : c'est
un discernement prompt, comme celui de la langue et du palais,
et qui prévient, comme lui, la réflexion ; il est, comme lui, sen-
Tome IV.

sible et voluptueux à l'égard du bon ; il rejette, comme lui, le
mauvais avec soulèvement, il est souvent, comme lui, incertain et
égaré, ignorant même si ce qu'on lui présente doit lui plaire, et
ayant quelquefois, comme lui, besoin d'habitude pour se former. »
On ne saurait à la fois dire mieux ni mieux éviter de dire trop.
Le goût est comme une sorte d'instinct qui prévient la réflexion ;
les théories précises ne s'accordent point avec sa nature. Si donc
il se trouve être le seul inspirateur dans les questions de toilette,
c'est à l'instinct beaucoup plus qu'aux connaissances esthétiques
qu'on doit attribuer l'art souverain des femmes pour se parer
avec élégance ; il est permis, en conséquence, d'admirer celles-ci,
comme on admire une fleur dans un jardin, sans chercher les
causes chimiques de la variété de ses couleurs ni la raison géo-
métrique de ses courbes gracieuses.

Un critique de grand talent, un des maîtres de l'esthétique
française, M. Charles Blanc, a voulu cependant essayer d'ana-

boucle D'OREILLE
ATTRIBUÉE A benvenuto CelLINI.

lyser les différentes sortes de beautés qui contribuent à l'or-
nement ; la tâche était délicate, mais depuis longtemps
M. Charles Blanc est habitué à se jouer avec les difficultés. Il
est arrivé à cet âge intermédiaire où, après les patientes études,
on possède, ou croit posséder enfin la pierre philosophale, la rai-
son de toute chose. Les esthéticiens sont apparemment commeles
philosophes qui ne souffrent pas qu'un sentiment quelconque de
l'âme — fùt-il plus léger et plus vague qu'une vapeur — soit
laissé un seul instant abandonné à lui-même. On l'étiquette soi-
gneusement et on le range dans un catalogue ad hoc.

Selon M. Charles Blanc, tout ce qui, dans l'art et dans la
nature, est ornement, parure, etc., se trouve soumis à un cer-
tain nombre de principes générateurs qu'il classe de la façon sui-
vante : la répétition, l'alternance, la symétrie, la progression, la
confusion équilibrée, ou bien à des causes secondes, savoir : la
consonnance, le contraste, le rayonnement, la gradation, la com-
plication, ou bien enfin à une combinaison de ces divers élé-
ments qui tous vont se confondre dans une cause primordiale
génératrice des mouvements de l'univers, I'Ordre.

On voit que par ce système rien de ce qui existe dans l'art
ou la nature n'est privé de l'honneur de posséder un nom déter-
miné correspondant au sentiment éveillé en nous; tout ornement,
toute parure doit nécessairement rentrer dans un des cadres pré-
parés par les soins de l'esthéticien, de telle façon que lorsque nous
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