L' art: revue hebdomadaire illustrée — 2.1876 (Teil 1)

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L'ALGÉRIE ET LES ARTISTES

AUJOURD'HUI

a conquête est faite et le bruit des armes s'est apaisé. Un élément
jeune, ardent, aventureux s'est mêlé à cette vieille civilisation orientale
engourdie depuis si longtemps. Dans nos sociétés, de quelque coté que
l'homme se retourne, il se meurtrit contre des bornes. Mais l'ardeur
de ce soleil semble avoir rajeuni en les surexcitant les qualités natives
de nos colons. Lamartine dit que le cœur de la France bat plus for-
tement à ses extrémités 1 ; qu'est-ce donc dans les colonies ? Ceux qui
n'ont pas voyagé ignorent toujours à quel point l'éloignement exalte,
avec l'amour de la patrie, les vertus et les vices d'une nation. Aussi les hommes vieillissent vite, et
les années comptent double. Dans ce monde pressé, haletant, toutes les proportions sont détruites;
les francs deviennent des louis, les mètres carrés des hectares, les minutes sont des heures, les mots
valent des phrases. Tout grandit et se multiplie avec une rapidité fiévreuse, comme dans une rage de
vie. L'aloès, assoupi l'hiver, éclate au soleil dans une fleur de douze pieds. Les enfants naissent dans
les wagons et viennent au monde en express. Il semble que le temps lui-même batte la mesure d'une
symphonie effrénée où la séve se hâte, les hommes se pressent, l'argent court, les femmes dansent et
les années galopent dans un tourbillon vertigineux.

Durand-Brager accompagnait Napoléon III à son dernier voyage. Les fêtes brossées à la hâte,
séchées à la course, emportées au galop arrivaient à toute vapeur aux Tuileries. Cette illustration
rapide et colorée devait naître en Algérie. Pour assainir les marais et créer des sources, vite l'euca-
lyptus aussi sain et plus dur que le peuplier, surtout d'une croissance trois fois plus rapide ! Atten-
drons-nous que ces bois aient poussé pour avoir de l'eau? Dix ans... mais c'est un siècle! Allons, de
suite des barrages dans les montagnes et des puits artésiens dans le désert ! Aussi c'est merveille de
voir comme les marais se dessèchent et la terre se féconde 2.

L'homme, mordu sous lui par une terre qui l'empoisonne, incendié dans l'eau par le soleil plon-
geant à nu dans ses blessures et brûlé jusqu'aux entrailles, dans cette lutte affreusement inégale, reste
vainqueur. Ces combats ont aussi leur grandeur, rien n'y manque, ni l'ardeur des combattants, ni la
splendeur de la scène, ni le péril qui plane et divinise le but. Mais pourquoi les écrivains de l'Algérie
Font-ils si bien senti, tandis que les artistes restaient indifférents? M. Fromentin, écrivain et peintre,
se dédouble ; son pinceau reste froid, mais sa plume s'échauffe. Arrivé devant Bou-Farik 3, il se demande à
quel prix cette fertilité a été achetée : « A présent, c'est un verger normand, soigné, fertile, abondant
en fruits, rempli d'odeur d'étable et d'activité champêtre, la vraie campagne et les vrais campagnards...
Il a fallu pour se l'approprier dix années de guerre avec les Arabes et vingt années de luttes avec un
climat beaucoup plus meurtrier que la guerre. » Trois générations de colons sont ensevelies au pied
des admirables platanes qui couvrent la ville. Dépouillés l'hiver, impénétrables l'été, ils lui mesurent le
soleil avec une tendresse si intelligente qu'elle est presque humaine. Le soir, des ombres fugitives
glissent au loin sous leurs arceaux comme dans un Elysée mélancolique. Des ouvriers en les taillant
entendirent des plaintes, virent couler du sang et s'enfuirent épouvantés. Pauvres hommes, si simples,

1. Histoire dis Girondins.

2. Il faut penser qu'il n'y a guère que dix ans que l'Algérie est pacifiée et que la conquête parait assurée. Je ne parle pas de l'insur-
rection de 1870.

3. A quelques lieues d'Alger, dans la plaine de la Mitidja, sur la ligne d'Alger à Oran.

Tome IV. 18
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