L' art: revue hebdomadaire illustrée — 2.1876 (Teil 1)

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LIX.

ISIDORE ALEXANDRE AUGUSTE PILS, sa vie et ses œuvres,
par M. Becq de Fouquières; 1876, un volume grand in-8";
Charpentier, éditeur.

| crite sobrement, avec un sens critique très-fin et très-
net, cette notice est le suprême hommage rendu par un
I ami dévoué à la mémoire de l'artiste qui vient de mourir.
On n'y trouve pas un grand nombre d'anecdotes ni ces sortes de
détails privés que le public recherche avec tant de curiosité et
sur lesquels se jettent avidement les journaux ; l'on n'y voit que
l'histoire sérieuse et simple du développement de Pils. L'art y
trouve mieux son compte.

Quelle fortune eut Pils de rencontrer un maître comme Picot !
Privé de cet enseignement fort, de ces conseils persistant même
en dehors de l'école, qu'eùt-il produit avec son tempérament
tout d'abord indécis?1 Pour comprendre l'influence exercée sur son
talent par le vieux professeur de l'Ecole des Beaux-Arts, il faut
lire les lettres que celui-ci lui écrivait à Rome, où le suivait sa
sollicitude; elles sont pleines de sagesse, de bon sens exquis,
de justesse, d'aperçus lumineux et parfois de profondeur. Voici,
par exemple, ce qu'il écrivait au bout de quelques mois au jeune
lauréat :

« Maintenant vous devez connaître Rome, mais vous 'ne sau-
rez bien tout le bonheur et l'avantage de l'habiter que quand
vous y serez depuis longtemps. Faites une provision de bonnes
et sérieuses études pour votre retour à Paris. Occupez-vous da-
vantage de vous faire un fonds de matériaux, qui vous servi-
ront plus tard à créer des ouvrages, que d'exécuter des tableaux
pendant le temps que vous serez en Italie. Bien entendu, vous
remplirez vos obligations de pensionnaire. Mais, après cela, c'est
la tête et le portefeuille qu'il faut remplir, plutôt que de couvrir
de grandes toiles chaque année. A Paris vous ne retrouverez ni
les belles peintures, ni les styles pittoresques, ni les têtes remar-
quables de l'Italie, faites donc provision de celles-ci pour l'ave-
nir. Composez beaucoup aussi, afin que dans le nombre de ces
compositions il y en ait que vous puissiez exécuter ici. Ce n'est
pas chose facile que le choix et l'arrangement d'un sujet : on
est donc bien heureux quand on en a quelques-uns dans ses car-
tons et qu'on peut y puiser longtemps avant de les exécuter... »

Et un autre jour, il lui disait : « Ne cherchez à imiter per-
sonne. Ce n'est pas ainsi que les peintres dont nous admirons les
ouvrages ont acquis leur réputation. Les imitateurs sont toujours
au-dessous de ceux qu'ils imitent. La nature seule doit être votre
modèle. Il faut seulement tâcher de la bien voir. »

Pils avait vingt-trois ans lorsqu'il obtint le grand prix de
Rome, en 1838. Depuis huit années déjà il travaillait. Malheu-
reusement sa santé* était débile ; il n'avait pas la vigoureuse con-
stitution de son père, François Pils, mort à 83 ans, qui fut, lui
aussi, un peintre original. En naissant, il avait reçu de sa mère
les germes d'une maladie de poitrine dont elle mourut. Le cli-
mat d'Italie lui fut fatal. Chaque année il passa plusieurs mois
aux eaux, et travailla péniblement aux tableaux que le règlement
le forçait à envoyer. Du reste, il n'était pas doué d'une imagi-
nation vive; il n'entrevoyait pas alors d'autre idéal que celui qui
lui avaic été tracé par l'étroit enseignement de l'Ecole et n'aurait

1 pas trouvé de hardies réponses aux étranges et dangereuses pa-
roles de M. Ingres, alors directeur de l'Ecole de Rome, qui
disait aux élèves : « Il vous faut choisir entre le dessin et la cou-
leur! »

Quand il revint à Paris au bout des cinq années réglemen-
taires, il était en proie au plus noir découragement. Il fit un
séjour de plusieurs mois à l'hôpital Saint-Louis où peu à peu sa
santé s'améliora et où il acheva de recueillir des esquisses de
scènes pieuses. Son Rouget de Vlslc (1849) commence véritablement
sa carrière de peintre ; c'en est fait des académies, des types de
convention et d'école. La réputation arrive et, avec elle, les com-
mandes, la sécurité de la vie matérielle, jusqu'à ce qu'enfin le
tableau de la Bataille de l'Aima, peint d'après les esquisses des
officiers et sans qu'il ait été en Orient, lui procure les honneurs
qui arrivent une fois que le mérite est officiellement reconnu.

Pour achever l'analyse du livre de M. Becq de Fouquières,
il faudrait suivre le peintre dans l'étude des grandes toiles mili-
taires qui lui furent commandées et dans les diverses étapes de la
fin de sa carrière laborieuse et tranquille; il faudrait montrer
cet esprit droit et simple, partageant ses loisirs entre l'étude de
l'histoire et les douceurs de l'amitié. Pils avait de l'instruction et
causait très-volontiers; il aimait à se rappeler quelques épisodes
de sa jeunesse, quelques souvenirs d'atelier. Un jour, il avait
remporté un prix de figure et, juché sur une table à modèle,
avait été promené par ses camarades dans toute la rue Mazarine,
présentant aux regards ahuris des passants la gravité d'un César,
tandis que tous ses camarades d'atelier formaient le cortège avec
leurs toiles accrochées au bout de leurs appuis-main, comme des
enseignes romaines. Un autre jour, c'était une partie de carnaval
à Rome, ou un incident des réceptions du jeudi de M. Ingres, à
Rome, qui lui revenaient en mémoire. M. Ingres détestait Ros-
sini. Or Pils et Gounod, chaque fois qu'il les priait de chanter,
ne manquaient pas de choisir quelques passages de Rossini. Et
quand Ingres, avec force compliments, venait s'informer du nom
de l'auteur, c'était avec un sérieux plein de malice qu'ils lui lan-
çaient le nom de Rossini, qui faisait pirouetter M. Ingres sur ses
talons. Une autre fois, ajoute M. Becq de Fouquières, c'était au
Louvre que le ramenaient les hasards de la conversation.
M. Alaux travaillait dans une des galeries à un tableau repré-
sentant une scène de la Ligue. Pils était venu le voir, et lui po-
sait le mouvement d'un ligueur qui se précipite en avant, le
mousquet à la main. Soudain la porte s'ouvre : c'était le roi, qui
se trouve face à face avec le mousquet. A ce moment de son
récit, Pils était toujours pris d'un rire inextinguible, en se rap-
pelant la mine effarée, puis la rentrée embarrassée de Louis-
Philippe, qui s'excusait avec une bonhomie un peu confuse de
s'être laissé aller à un instant de surprise.

Ce n'est point une notice complaisante qu'a écrite M. Becq de
Fouquières, c'est un livre critique. L'auteur n'a point cédé au
travers ordinaire qui pousse les amis d'un homme célèbre à re-
cueillir ses moindres paroles et à entasser les éloges, ce qui
rend quelquefois ridicules et le biographe et le sujet de la bio-
graphie. Il s'est attaché surtout à montrer dans Pils le côté
moral. Il y a réussi. Ceux mêmes auxquels le talent de l'artiste
n'est point sympathique sont forcés de s'incliner devant l'homme
de bien, ami loyal et caractère sincère.

Victor Champier.
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