L' art: revue hebdomadaire illustrée — 2.1876 (Teil 1)

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NOTRE BIBLIOTHÈQUE

L.

HISTOIRE ET DESCRIPTION DU CHATEAU D'ANET, depuis
le xe siècle jusqu'a nos jours, précédée d'une notice sur la
ville d'Anet; terminée par un sommaire chronologique sur tous les
seigneurs qui ont habité le château et sur ses propriétaires, et con-
tenant une étude sur Diane de Poitiers; imprimée à Paris par
Jouaust, rue Saint-Honoré, pour l'auteur Pierre désiré
Roussel d'Anet, mdccclxxv.

enri II ec Diane de
Poitiers occupent natu-
rellement la plus grande
place dans une histoire
du château d'Anet, et
M. Roussel a condensé
dans son livre un certain
nombre de renseigne-
ments intéressants sur ces
deux personnages. Nous
ne nous y arrêterons pas
cependant, et nous n'en
retiendrons qu'un fait,
parce qu'il a son impor-
tance dans l'histoire de
l'art frança's, c"cst la constatation de l'influence qu'exerça Diane
de Poitiers sur le développement de notre art national. •< A la
more de François Ier, dit M. Roussel, il était à craindre que les
artistes italiens appelés par lui à Fontainebleau et naturellement
protégés par Catherine de Médicis, devenue reine de France,
continuassent à s'imposer à l'art français : une femme ne le voulut
pas, et cette femme, c'est Diane de Poitiers. Diane, au château
d'Anet, se confia au génie libre des enfants de la patrie, au
Lyonnais Philibert de Lorme, à Jean Goujon, de Normandie, à
Jean Cousin, de Sens. Française, elle voulut une œuvre fran-
çaise1. »

« Philibert de Lorme fut chargé de l'architecture, où il dé-
ploya toutes les ressources de son art et de son caractère inventif.
Jean Goujon, le Phidias français de son temps, fit les sculptures
les plus importantes et s'y est immortalisé ; Jean Cousin peignit
les vitraux, qu'il a rendus célèbres sous le nom de Grisaille
d'Anet-. »

A ces noms, il faut ajouter celui de Bernard Palissy qui fit
pour la duchesse de Valentinois de magnifiques faïences aux
chiffres de Diane et de Henri II. Le seul étranger dont elle
accepta les services fut Benvenuto Cellini, qui fit pour elle une
splendide coupe en cristal, dont le couvercle émaillé reproduit
sous toutes les formes, avec une admirable variété, le chiffre de
Diane et les attributs mythologiques dont elle aimait à s'entourer.

Ce n'était là du reste qu'une application dans le détail du

système d'ornementation qui a présidé à la décoration du château
tout entier. « Comme le nom de Diane prête à de nombreuses
allégories, l'ornementation de ce château n'a été faite qu'avec les
chiffres, les attributs, les emblèmes et les devises de la dame du
lieu, à laquelle les moindres détails d'ornement faisaient toujours
allusion et de la façon la plus flatteuse... Les chiffres de Diane et
de Henri II, harmonieusement enlacés avec des flèches, des
croissants et des deltas de l'alphabet grec, ornaient les chapiteaux
des colonnes, les frontons, le dessous des entablements, les frises,
le dessus des lucarnes, le pavage, les parquets et les portes, les
plafonds, les lambris, les vitraux, les bronzes, les serrures, les
verrous, les meubles, les tapis, les tapisseries, les faïences du
service de table et jusqu'aux livres de la bibliothèque. Rien dans
la décoration d'Anet n'a été laissé à la fantaisie ou au caprice de
l'imagination. Tout, dans cette magnifique demeure, portait l'em-
preinte d'une poésie mythologique en faisant de Diane de Poi-'
tiers une véritable déesse, et d'Anet un séjour enchanté3. »

On voit que si Anet est un des chefs-d'œuvre de la Renais-
sance française, il est unique au monde, grâce à ce genre de
décoration absolument personnel.

Une autre particularité que nous allons dire ne contribuait pas
peu à lui donner un caractère encore plus exceptionnel : au milieu
de tous ces entrelacements de chiffres amoureux, la maîtresse
de Henri II aspirait au renom de la veuve de Mausole. Louis de
Brézé était mort en 1531, et, depuis ce jour, elle ne cessa de
se poser en veuve inconsolable. Sa manie était de vouloir per-
suader à son siècle et à la postérité que la perte de son mari était
toujours présente à sa mémoire. Elle n'a jamais quitté le deuil.
Qui sait s'il n'y a pas encore là quelque arrière-pensée d'imita-
tion antique? Tout est possible en ce genre dans un temps aussi
enivré de souvenirs grecs que le xvie siècle. Il ne faut pas oublier
que la veuve de Mausole se nommait Artémise, ce qui rappelle
de bien près la Diane grecque, Artémis. Le rapprochement
était bien tentant pour la Diane française. Il est vrai que l'on
en pourrait trouver une raison moins mythologique. Le deuil
se portait alors en noir et en blanc; ces deux couleurs seyaient à
ravir à la belle sénéchale et faisaient valoir l'éclat de son teint
et la blancheur de sa peau.

Brantôme, qui s'y connaissait, ne se laisse pas prendre à cette
apparente austérité de couleurs. « Si ne réformait-elle point, dit-
il, tant qu'elle ne s'habillât gentiment et pompeusement, mais tout
de noir et de blanc; y paraissait plus de mondanité que de réfor-
mation, et surtout montrait toujours sa belle gorge. Elle n'était
pas de ces veuves hypocrites et marmiteuses, qui s'enterrent avec
le défunt. •

C'est sans doute pour une raison semblable qu'elle a trans-
porté le même contraste dans l'architecture de son château. La
plus grande partie des marbres qui entraient dans la décoration
étaient noirs; les lucarnes et les cheminées étaient en forme de
tombeaux, des palmes étaient entrelacées avec son chiffre, et la

1. Page 153.

3. Pages 27 et 28.

3. Page 27. Ce thème unique est en effet varié et renouvelé avec une merveilleuse fécondité d'imagination et une entente de la décoration vraiment extraor-

Tome IV.

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