L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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ART DRAMATIQUE

THEATRE DU GYMNASE : MISS FANFARE

Je veux avoir, et je l'aimerai bien,

Maîtresse libre et de façon gentille,

Qui soit joyeuse et de plaisant maintien,

De rien n'ait cure et sans cesse frétille,

Qui sans raison toujours cause et babille,

Qui n'ait délivre autre que sou miroir;

Car ne trouver, pour s'ébattre le soir,

Qu'une matrone honnête, prude et sage,

En vérité, ce n'est maîtresse avoir,

C'est prendre femme et vivre en son ménage.

Signé : Jean-Baptiste Rousseau.

C'est pour avoir cherché un terme moyen entre la maîtresse
et la matrone décrites par le poète que M. de Trye va mourir.
M. de Trye, en sautant du train de plaisir, s'est marié. Il n'y a
rien là que d'ordinaire. C'est avec le mariage que l'extraordinaire
commence. M. de Trye a fait un faux calcul dans lequel il a
entraîné Mme de Trye : ces époux, soupçonnant qu'il est des
accommodements avec les austérités du ménage, ne se sont-ils
pas mis en tète d'égayer l'indissolubilité du lien conjugal et de
vivre chez eux comme ils auraient vécu au Quartier latin, en
toute licence et fantaisie. Madame surtout s'est vite accommodée
de cette existence facile à laquelle son tempérament tapageur la
destinait naturellement. Ne soyez donc pas surpris que madame
se soit affublée du surnom prétentieux de Miss Fanfare, et que
de ce surnom MM. Louis Ganderax et Emile Franck aient fait
le titre de la pièce tout récemment représentée au Gymnase. Le
rideau n'est pas plutôt levé que nous sommes pertinemment
renseignés sur les habitudes d'Odette de Trye tolérées, sinon
encouragées par son mari. Odette fume la cigarette comme une
manola, hume le Champagne comme une grisette et fait, en fin
de compte, tout ce qui ne concerne pas son état de femme
honnête. Honnête, elle l'est cependant, en dépit des apparences ;
elle a même de M. de Trye, en justes noces, un enfant encore
au berceau. Elle est instruite également, et plus que la majeure
partie des épouses légitimes. Madame sait le latin et le grec elle
a suivi les cours de la Sorbonne, toutes choses inutiles dans une
éducation féminine. D'où vient donc qu'Odette de Trye affecte
des dehors aussi compromettants? C'est qu'Odetic espère, par
ces moyens extramatrimoniaux, se conserver intact, et ardent
comme au premier jour, l'amour de M. de Trye. En second lieu,
MM. Ganderax et Franck, qui ont fait grande dépense d'esprit
dans Miss Fanfare, avaient besoin d'une héroïne exceptionnel-
lement douée et qui donnât de la raquette aux mots lancés,
à profusion et sans mesure, à travers le dialogue. Cet excès de
pointes est Je défaut dominant du premier acte : l'exposition des
rôles et le signalement des caractères se dérobent sous une grêle
de traits qui s'émoussent eux-mêmes en s'entrechoquant. On
en est encore plus importuné que criblé : les lauriers de Gondi-
net empêchent de dormir MM. Ganderax et Franck. Je signale
cette course à l'esprit comme une des mauvaises tendances du
théâtre. Le désir de chatouiller les oreilles enlève aux jeunes
auteurs la perception des situations franchement établies; ils se
perdent dans le détail, s'usent dans les métaphores et s'essoufflent
à décrocher les timbales de la rhétorique quintessenciée. Pen-
dant qu'ils jouent ce jeu dangereux et fatigant, peu leur importe
que la pièce marche : ils s'amusent, rappelant ces écoliers qui
bavardent à outrance pendant que le professeur explique le
De viris. A un moment donné, le professeur s'arrête et dit, avec
un coup d'œil significatif : « Quand vous aurez fini... » J'en
dirais bien autant aux auteurs de Miss Fan/are, mais je ne suis
Tome XXV.

point professeur. C'est fort heureux, car il y a tant à reprendre
dans leur pièce que la leçon serait longue. En tout cas, il est
certain qu'Odette de Trye tire peu d'avantages des séductions
de son intelligence. A force de plaisanter de tout avec une
faconde inconsidérée, à force de boire le Champagne et de fumer
la cigarette, Odette inspire à son mari des idées anticonjugales.
M. de Trye songe sérieusement à retourner auprès de son
ancienne maîtresse Berthe Montenotte, qui porte un nom
fameux dans les Victoires et Conquêtes de l'Empire. Il s'en
ouvre à un certain Gaston Maurère qui, pour un ami de la mai-
son, joue un singulier personnage, et facilite le rapprochement.

Dès le second acte, la comédie, mal engagée sur ce ton
d'équivoques et de paradoxes, tourne au drame. Le théâtre de
Sardou offre quelques exemples de changements de front subits;
mais ces revirements, soumis aux lois de la gradation drama-
tique, ne s'opèrent que vers la conclusion de la pièce, mûre
pour une transformation, où cette transformation est elle-même
attendue et réclamée. Rien de semblable. dans Miss Fanfare.
Odette, apprenant le rendez-vous de son mari avec Berthe
Montenotte, arrive en hâte chez Maurère qui a ménagé l'entrevue
et se trouve face à face avec sa rivale. La scène qui éclate entre
les deux femmes manque de ragoût et d'originalité : il eût fallu,
pour qu'elle produisît de l'effet, montrer la vertu disputant une
proie au vice, la femme honnête et la courtisane aux prises.
C'eût été le vieux jeu, l'ancienne méthode, qualifiez-les le plus
durement qu'il vous plaira, mais l'antagonisme eût été logique.
Dans le cas qui nous est soumis par MM. Ganderax et Franck,
la femme légitime nous a si peu prévenu en sa faveur, elle s'est
présentée à nous sous des couleurs si légères et dans un appareil
domestique si peu digne, que nos sympathies flottent entre
Miss Fanfare et Berthe Montenotte, sans que nous souhaitions
avec intérêt le triomphe de l'une et la confusion de l'autre.
L'inconvénient des situations douteuses et des caractères bizarres
où se complaisent les auteurs d'à présent, sous couleur de régé-
nération théâtrale, a paru ici dans toute sa splendeur. Les spec-
tateurs, ne sachant qui attaquer et ne voyant qui défendre,
semblaient se consulter pour inventer un argument plausible en
faveur de M"" de Trye. Ils avaient bonne envie de la renvoyer
à son grec, à son latin, à ses cours en Sorbonne, à son Cham-
pagne et à ses cigarettes, et ils se sont nettement déclarés contre
elle lorsque, sous prétexte de réveiller la jalousie de son mari,
elle a pris le bras de M. de Villiers et qu'elle est montée en
voiture avec lui. Partir au bras d'un monsieur qui vous fait la
cour est d'une femme née pour les aventures et même pour les
malheurs. Ce qui suit le prouve bien. M. de Trye, justement
froissé de l'insolence du procédé, provoque le galant et est tué.
Veuve par la grâce du pistolet, Miss Fanfare pleure son étour-
derie et se consacre tout entière à son enfant. Ce dénouement,
est-il besoin de le faire remarquer? ne satisfait personne. Si
M. de Trye est coupable d'infidélité envers sa femme, M. Villiers
n'a pas qualité pour l'en châtier. Celui qui mériterait la mort,
c'est plutôt ce Villiers, qui a l'audace d'enlever Odette à la barbe
de son mari. Enfin, ne trouvez-vous pas Odette beaucoup trop
punie d'avoir appris le latin et le grec, d'avoir suivi les cours de
la Sorbonne, sablé le Champagne et fumé la cigarette ?

Miss Fanfare est le premier ouvrage dramatique de
MM. Ganderax et Franck ; ne nous étonnons pas trop qu'il soit
imparfait. A côté des défauts de construction qui ont entravé le
succès de Miss Fanfare, il y a eu place pour certaines qualités

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