L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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ART DRAMATIQUE

THEATRE DU VAUDEVILLE : LE DRAME DE LA GARE DE L'OUEST

On attendait avec une certaine impatience le Drame de la
gare de l'Ouest, come'die (car ce drame est une comédie) en trois
actes, de M. Armand Durantin. Pourquoi ce frisson d'impatience?
On ne sait : le public a de ces impressions qui, toutes sincères
qu'elles soient, ne s'analysent pas. Tout ce qu'on peut dire, c'est
que M. Durantin nous intrigua fortement, il y a quelque quinze
ans, avec Héloïse Paranquet, pièce très vivante, où des théories
chères à Dumas fils étaient soutenues avec un talent qui dérivait
de Dumas fils. La pièce étant restée anonyme pendant près d'un
mois, il y eut autour d'elle une fièvre de curiosité comme il s'en
rencontre souvent à Paris. Vous vous rappelez ce jeu qui fit
fureur : où est le shah ? On se demandait à propos d'Héloïse
Paranquet : Où est l'auteur? et on se passionna pour cette
question. Intriguez, intriguez, il en reste toujours quelque chose.
M. Durantin est semblable à ces hercules de cirque qui ont
combattu masqués pendant quelques jours; le jour où ils lèvent
le masque, la même foule les suit.

Malheureusement, si la curiosité est restée la même, le
prestige, en revanche, a disparu. Le Drame de la gare de l'Ouest
a échoué. Tout échec doit pouvoir s'expliquer. Ce qui est
sensible, en celui-ci, c'est que le plan de la pièce tient à la fois
de la comédie et du gros vaudeville, sans aucun des mérites
inhérents à l'un ou à l'autre des deux genres. Tel détail, trop
fort pour le Gymnase, par exemple, est faible pour le Palais-
Royal : à califourchon sur ces deux selles, le Drame de la gare
de l'Ouest chevauche péniblement. L'idée première a pour-
tant quelque originalité. Un avocat, Mc Blangy, s'est fait au
Palais la spécialité des causes grasses et des procès soutenus par
les belles petites. Barillon, un brave homme, retiré des affaires
avec deux millions de fortune, va l'entendre au Palais. Ce
jour-là, M" Blangy plaide pour une demoiselle Honorine,
demanderesse en dommages-intérêts contre un infâme qui lui
a ravi son innocence ou quelque chose d'approchant. Il fait une
peinture si touchante des grâces sacrifiées à la lubricité du séduc-
teur, et un tableau si ressemblant des vices et débauches de
celui-ci, que Barillon accepte immédiatement l'avocat pour
gendre. Voilà l'inconvénient de l'éloquence ! Ce n'est pas tout :
Barillon, persuadé que la cliente de Blangy est la plus honorable
créature du monde, se met en tète d'épouser et de réhabiliter la
malheureuse. Ainsi, Blangy aurait pour belle-mère une coquine
dont le seul but était de battre monnaie avec le scandale et,
pour tout dire , de faire du chantage. Or, Barillon a foi dans la
vertu d'Honorine : n'a-t-il pas eu sous les yeux le dossier
composé par Blangy? n'a-t-il pas été ému jusqu'aux larmes par
la plaidoirie chaleureuse déclamée à la barre ? Le cas est délicat
et mérite réflexion. Un auteur habile aurait greffé sur cette
donnée , vraiment neuve, des incidents curieux, agréablement et
vivement conduits. C'est où M. Durantin a commencé de se
dérober. Il a confié le dénouement de la pièce à un banal
notaire , qui se grise pendant la lecture du contrat et déchire à
belles dents la robe d'innocence dont Blangy avait affublé
Honorine. Barillon, revenu à des sentiments moins roma-
nesques, se contente de marier ses trois filles sans allumer lui-
même le flambeau de l'hyménée. Et sagement il fait. On pourra

s'inquiéter de savoir pourquoi ce Barillon a trois filles à marier,
et s'il est utile à la pièce qu'il en ait tant. Cette trinité virginale
n'est pas sans valeur : d'abord, elle jette en scène trois pré-
tendants qui n'y auraient que faire sans cet objet, et ces trois
prétendants sont poursuivis, traqués par trois maîtresses dont la
présence serait inexplicable sans celle des trois amants. Gondinet
avait procédé de la sorte dans Gavaut, Minard et Compagnie.
Mais, sous la plume de Gondinet , ces trinités de personnages
avaient un tout autre relief. L'esprit moderne, fait de pointes,
de réticences, de malices boulevardières, y chantait, à travers le
dialogue , une partie piquante et relevée. Dans le Drame de la
gare de l'Ouest, au contraire, l'esprit qui règne a je ne sais
quelle odeur de renfermé, je ne sais quel arrière-goût de cartons
ficelés qui nous gâte notre plaisir. Il y a des mots, mais ils ont
les tempes argentées comme les vieux beaux, et comme eux, ils
sont sur le retour.

S'il est fâcheux pour M. Durantin que sa pièce n'ait point
réussi et qu'il ait perdu le fruit de sa peine, cela est regrettable
aussi pour le Vaudeville qui a monté fort joliment le Drame de
la gare de l'Ouest. La mise en scène est soignée ; les décors, une
gare de chemin de fer, un casino et une foire de village, sont
brossés avec art. Pour l'interprétation, je n'y vois rien à
reprendre. Parade excelle dans les ahurissements béats du
prudhomme, Colombey joue avec une simplicité comique bien
rare au théâtre et Parade a fait merveille dans la scène où,
notaire en rupture de panonceaux, il révèle à Barillon le passé
peu glorieux de la séduisante Honorine. Jamais le séculaire
cliché : « un bataillon de jolies femmes », ne m'a paru mieux
convenir qu'à cette place, pour désigner M""5 de Cléry, Goby,
Kalb', Lincelle et Nancy Martel. C'est un assortiment complet
de têtes brunes et blondes.

Avant le Drame de la gare de l'Ouest, nous avons entendu
un lever de rideau, la Petite Sœur, acte qui n'aura pas de consé-
quences graves pour l'auteur. Cette petite sœur est une jolie
fillette de dix-sept ans; elle a une grande sœur qui est une belle
fille de vingt-quatre ans et qui a résolu de se sacrifier au bonheur
de la petite sœur. Pour arriver à son but, la grande sœur a
recours à des moyens assez puérils; ainsi, elle se harnache de
vêtements ridicules afin d'écarter les propositions de mariage
qui pourraient lui être faites. On s'est montré indulgent pour
cette bluette insignifiante; les beaux yeux de Mu* Lesage ont
plaidé les circonstances atténuantes.

Le théâtre des Variétés a été plus heureux avec la reprise
du Tour du cadran, que le Vaudeville avec le Drame de la gare
de l'Ouest. Le Tour du cadran fut représenté, il y a dix ans, avec
un succès où se mêlèrent des réserves. Voici la machine remontée
pour longtemps; elle a paru plus animée que jamais. Et comment
résistera ces Hanlon-Lee de la bouffonnerie qui se nomment
Baron, Christian et Lassouche? On a fait une ovation à
Mme Théo qui pourtant... Mais le public a des engouements pour
certains enrouements; ce n'est pas à la voix que son admiration
s'adresse, c'est à la gorge.

Arthur Heulhard.
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