L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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ART DRAMATIQUE.

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détourna de Médée. La critique n'en subsiste pas moins, et
il faut avouer qu'elle a une certaine force.

Les Argonautes ont été exécutés une première fois le
dimanche 24 mars devant une salle à moitié pleine, où domi-
naient les artistes, les gens de lettres, les amateurs curieux de
nouveautés musicales. Ce public a fait au poème et à la partition
de M"c Augusta Holmes l'accueil le plus chaleureux. A part ces
rares survivants d'un âge disparu, que le seul nom de Wagner
jette dans des accès d'hydrophobie; à part ces professeurs
endurcis qui ont un compas au lieu d'oreille et un tire-ligne à
la place du cœur, et qui en écoutant la musique comptent les
mesures et apprécient l'étendue de chaque mélodie, de chaque
développement, exigeant dans la disposition des voix comme
dans celle des idées musicales une symétrie qu'ils ont apprise
dès l'enfance et qu'ils ne sauraient voir déranger, quoiqu'elle
ne repose sur aucun principe sérieux; à part, disons-nous, ces
quelques exceptions, tous ceux qui ont assisté à la première
exécution des Argonautes ont été frappés de la nouveauté des
effets, du charme de l'idée mélodique, de l'unité du style, de
la grandeur des lignes. Une seconde audition aura lieu le mardi
io mai. Le grand public ratifiera, nous en sommes certain, le
jugement des connaisseurs.

La première partie est intitulé le Départ, et repose sur
deux phrases principales : celle du chœur qui peint le lancement
du navire, et celle de Jason qui définit la Toison d'or. Cette
dernière, comme certaines mélodies wagnériennes, consiste en de
simples arpèges que la voix parcourt avec l'orchestre. Procédé
qui n'est pas sans danger; il faut que le rythme ou les intervalles
soient très caractéristiques pour qu'un arpège s'impose à la
mémoire comme doit le faire une de ces phrases pivotales qui
sont l'idée mère d'une œuvre. Nous n'oserions pas affirmer que

la mélodie que M"" Holmès a mise dans la bouche de Jason
réponde absolument à ces exigences.

La seconde partie, le Voyage, se passe sur la mer. C'est là
qu'on a applaudi le chant des Sirènes, empreint d'une langueur
voluptueuse et admirablement dit par l'interprète, Mm0 Ponchioni.
Le chœur des Argonautes, après que les Sirènes ont disparu
grâce aux efforts de Jason, est aussi une inspiration délicieuse
de fraîcheur. Ici, la mélodie n'a plus rien de ce charme troublant
qui caractérise la scène qui précède ; elle est simple, franche,
saine, si on peut le dire. Rien ne montre mieux que cette oppo-
sition le tempérament artistique de l'auteur, épris avant tout
de grandeur, de force et de vérité.

La troisième partie débute par une danse des prêtresses
d'Hécate, originale par les timbres, par l'idée mélodique, par la
disposition rythmique; puis vient un air de Médée et le superbe
duo entre la magicienne et Jason. Cette page a vivement remué
les spectateurs de la première audition. Tandis que les sou-
pirs des deux amants se confondent dans un murmure passionné,
le chœur des prêtresses les enlace comme d'une ceinture de
fleurs, et fait à leurs voix qui s'éteignent une auréole de douce
et caressante mélodie. C'est là une vraie trouvaille, et qui suffit
à classer l'œuvre.

Le morceau capital de la quatrième partie est le récit de
Jason, dont nous avons donné le texte. Morceau d'un ferme et
vigoureux coloris, où M11" Holmès aurait pu développer davan-
tage les souvenirs mélodiques des parties précédentes. Le tout
se termine par une triomphante reprise de la phrase de Jasoli,
qui célèbre

.............La Toison immortelle,

Le Renom toujours pur,
La Science du vrai, la Beauté toujours belle.

Octave Fouque.

ART DRAMATIQUE

Comédie-Française. — Le Monde où l'on s'ennuie, comédie en
trois actes d'ÉrjouARD Pailleron.

Le Monde où l'on s'ennuie est une comédie où l'on s'amuse,
et il faut en savoir gré à M. Pailleron. Cette fois-ci, c'est l'esprit
qui a remporté la victoire, l'intrigue comptant pour peu dans le
succès. Le canevas médiocre, manquant d'initiative et de nou-
veauté, calqué d'une part sur les Précieuses ridicules, sans
l'observation de Molière, et sur le Mariage de Figaro, sans la
pénétration de Beaumarchais, peut se résumer brièvement.

Jusqu'alors, M. Pailleron s'était imposé au public par les
petits actes, légers, vifs, bourgeois par le fond, mais élégants par
les tendances littéraires. Il a parfois abordé la grande comédie,
mais, je ne sais trop pourquoi, il n'a pas séduit. Il s'était tenu
sur la réserve dans la peinture de ses personnages, et la théorie
du juste-milieu lui paraissait chère. Aujourd'hui, il se jette dans
la caricature, et la relève de légendes marquées au bon coin.
L'art de M. Pailleron a pour corollaire l'art de Gavarni.

Dans la pièce de M. Pailleron, tout est caricature. Qu'est-ce
donc que cette Mme de Céran dont le salon est ouvert à toutes
les folies de l'hôtel de Rambouillet? Une charge de Philaminte.
Qu'est-ce donc que ce Bellac, qui tient bureau de philosophie
pour dames et qui a constamment quelque conférence en tète?
Un Trissotin, taillé sur un patron plus moderne, moins vivant
que celui des Femmes savantes, mais plus nourri de rhétorique
éclectique. Qu'est-ce donc que M. Triel de Saint-Reault, qui
disserte sur le sanscrit et les antiquités duCamhodge? Un Vadius
dont les découvertes de la science ont renforcé le ridicule. Et ce
poète tragique qu'on voit, à travers les glaces des antichambres,
déclamer avec de grands gestes d'impitoyables alexandrins ? Et
Tome XXV.

ce général de Briais qui applaudit à ces tragédies sans les com-
prendre, parce qu'elles moralisent le peuple? Voilà caricatures
sur caricatures. Seulement, elles se relèvent de commentaires
étincelants, et pour Pailleron comme pour Gavarni, c'est la
légende qui donne toute sa saveur au dessin.

M°" de Céran, je vous l'ai dit, est une Philaminte chez qui
l'on fréquente à Saint-Germain. Son fils Roger aime une douce
jeune fille, nommée tout simplement Suzanne, qui sort à peine
de la pension et qui a grandi sous ses yeux. Mais Mme de Céran
rêve une autre bru, qui répond à un nom de désinence exotique:
Miss Lucy Watson, et qui est, en effet, une Anglaise instruite
dans le système de Kant. Miss Lucy est ardemment convoitée
par M. de Bellac, le conférencier pour dames, dont nous avons
parlé tout à l'heure. Ce conférencier inflammable ayant écrit à
Miss Lucy, le billet s'égare et tombe dans les mains de Suzanne.
Comme l'écriture en est déguisée, Suzanne s'imagine qu'il est de
Roger et qu'il s'adresse à Lucy. A son tour, Roger, ayant lu le
billet, se persuade qu'il est de Bellac et qu'il s'adresse à Suzanne.
Cette double méprise, qui est une des plus vieilles ressources
du théâtre, a ici le mérite de fixer Roger et Suzanne sur les
véritables sentiments qu'ils ont l'un pour l'autre ; il n'y a qu'un
instant, ils les ignoraient, et tout à coup, par l'artifice de ce billet
égaré, Roger découvre qu'il est jaloux de Suzanne, Suzanne
s'aperçoit qu'elle est jalouse de Roger. Toutes les fois qu'un
billet se perd sur la scène, tenez pour certain qu'il ne sera pas
trouvé par le destinataire. Ce billet passe encore aux mains
d'une vieille tante qui s'appelle M"1 de Réville : «Ce soir, à dix
heures, dans la serre, dit-il. Ayez la migraine ! » La bonne dame
sait bien que le rendez-vous n'est pas pour elle, mais elle se
demande pour qui il est, et la voici qui se poste près de la

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