L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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L'ART.

L'énergique et brûlante tirade de Samuel excite autant de
stupeur dans le synode qu'elle a soulevé d'applaudissements
dans le public, on va aux voix, et c'est sa doctrine qui triomphe.
Louvois ne >en lui sait aucun gré d'ailleurs et le fait arrêter
séance tenante avec MM. de Croix-Saint-Paul, de Tracy et de
Pons. Le ministre peut se croire un instant le maître des desti-
nées de la favorite : d'un mot il peut la ruiner dans l'esprit de
Louis XIV. Ce mot, il n'hésite pas à le prononcer ; n'a-t-il pas
entre les mains la preuve des relations de Françoise d'Aubigné
avec Antoine de Méran, frère de ce Samuel de Méran arrêté
avec les ennemis du roi? N'est-il pas possesseur du psautier?
Si le roi veut joindre les déductions morales à la preuve maté-
rielle, il a le moyen que Louvois lui propose. Le soir, à l'heure
où les affaires du royaume se décident dans la chambre à cou-
cher de Mm» de Maintenon, Louvois lira tout haut devant elle
la condamnation à mort des huguenots surpris dans les Cata-
combes : que Sa Majesté daigne seulement observer la physio-
nomie de sa maîtresse à l'appel du nom de Samuel. L'expérience
tourne à l'avantage de Louvois; Mmo de Maintenon ne peut
cacher sa cruelle émotion, et l'insistance qu'elle met à plaider
auprès de son royal amant la grâce de Samuel la trahit plus
qu'il n'est besoin. L'orgueilleuse jalousie de Louis XIV se
réveille avec force et lui inspire des calculs machiavéliques.
Il signera la grâce de Samuel qu'il regarde comme le fils
d'Antoine de Méran et de Françoise d'Aubigné, et môme il
épousera secrètement M"10 de Maintenon si elle le désire, mais
voici l'épouvantable dilemme où il l'enferme : « Si vous vous
servez de ces lettres de grâce, c'est que Samuel est le fruit de
vos amours avec Antoine de Méran, et dans ce cas vous ne
reparaîtrez plus à la cour; si, au contraire, vous ne les employez
pas, c'est qu'il n'est pas votre fils, et dans ce cas vous serez reine
de France. Choisissez. » L'alternative est cruelle, et c'est d'elle
que naît tout le dramatique du cinquième acte. J'imagine que
M. Coppée comptait particulièrement sur le quatrième. C'est, au
rebours de ses intentions, le dernier qui a porté. Je ne vous ai
pas entretenu jusqu'ici d'un point d'intrigue qui n'occupe qu'un
rang secondaire dans l'action. Samuel aime profondément une
jeune fille de la suite de M"10 de Maintenon; c'est cette jeune
fille qui lui tend ses lettres de grâce dans la prison où il gémit
avec ses complices. Mais, par un mouvement d'héroïsme et de
fraternité, qui devait forcément remuer les auditeurs, Samuel
refuse le pardon qu'on lui offre, se précipite au cou du baron de
Croix-Saint-Paul et marche vaillamment au supplice sans môme
lancer un regard de convoitise sur les joies de la terre qu'il
abandonne pour le martyre. Cette péroraison très simple, mais
aussi très éloquente, a produit grand effet. Telle est la trame
ourdie par M. François Coppée. Elle n'a rien de neuf et surtout
rien d'extraordinairement tragique. Madame de Maintenon est
un ouvrage triste où les passions humaines ne sont en réalité

qu'effleurées. M. Coppée ne taille dans le vif d'aucun person-
nage. Il n'a pas réussi à nous intéresser à Mma de Maintenon ;
il nous l'a montrée presque à l'apogée de son incroyable fortune,
et nous n'avons rien discerné des manœuvres auxquelles la dame
dut se livrer pour forcer l'alcôve royale. Sous ce rapport, il a
passé loin du drame; il a louvoyé sur la côte d'un autre drame,
en nous présentant Samuel comme le simple frère d'Antoine de
Méran. Le lien qui relie Samuel à Mme de Maintenon n'est
pas assez fort. Aussi qu'est-il arrivé ? L'auteur a été obligé de
renoncer aux luttes de conscience que l'héroïne se fût
infailliblement créées, si celui qu'elle défend eût été son ancien
amant ou son fils. Le quatrième acte sonne creux; la jalousie
de Louis XIV, vieux et affaibli, la fausse rouerie de Mme de
Maintenon, usée et décrépite, ont je ne sais quoi de rance et de
sénile qui nous fait penser aux Petits-Ménages, et la majesté du
siècle en est positivement atteinte. On n'a pu réprimer des
sourires à l'aspect de ce concubinage troublé par des événe-
ments au-dessus de sa compétence, et il nous a semblé voir
M. et Mme Denis poussés, avec leurs bonnets de nuit, dans une
tourmente ridicule.

Il reste un beau mérite à l'actif de M. Coppée. Son alexan-
drin s'enlève avec la noblesse onctueuse du grand siècle; à la
régularité de la période classique, il unit l'emportement roman-
tique. C'est un tempérament curieux et plein d'art adopté entre
Racine et Hugo. Cela est mesuré, gonflé d'harmonie, prosodié
à miracle et trempé aux sources pures de la langue. Mais le
drame autour duquel cette phraséologie parnassienne s'enroule
ne lui prête ni un flanc assez solide ni une écorce assez vigou-
reuse. L'artiste est sorti sain et sauf de l'épreuve où il s'est
engagé, mais s'il n'a pas été diminué il n'a pas non plus été
gran.di.

L'interprétation m'a paru extrêmement faible, pour deux
raisons principales : d'abord, les artistes de l'Odéon qui ont
donné dans cette soirée ne savent pas dire le vers et j'étends
cette critique à M. Chelles lui-même, malgré l'incontestable
succès qu'il a remporté. Ensuite, le choix de M"° Fargueil et de
M. Lacressonnière pour les rôles de Mme de Maintenon et
de Louis XIV semble avoir été dicté par des considérations étran-
gères au véritable signalement de leur talent respectif. Le
triomphe de M. Chelles a été quasiment tenu en échec par celui
de Paul Thomas qui joue le baron de Croix-Saint-Paul. Mounet
n'a ni la chaleur ni la sincérité de Chelles, mais il a souci de la
musique des rimes. La voix sifflante et agressive de M"° Fargueil
ne s'assouplit pas aux rigueurs du mètre et aux caresses de la
diction poétique. Quant à M. Lacressonnière, c'est un acteur
soigneux et plein de son sujet; il a le défaut de jouer les amants
dupés avec la conviction grasse et portenteuse des maris dupés.
Il avait beau représenter Louis XIV; on entendait Muffat XIV.

Arthur Heulhard.

ART MUSICAL

Concerts : Concerts historiques au Cirque-d'Hiver. — Séances
de M. E. M. Delaborde. — Concert spirituel de l'Association
artistique : Tristia, trois chœurs avec orchestre, de Berlioz.

La saison des concerts est close ou à peu près. Les dernières
de ces manifestations musicales ont présenté, cette année, un
intérêt assez sérieux pour que nous en parlions avec quelque
détail.

M. Pasdeloup a eu la très heureuse idée de clôturer la der-
nière série de ses séances par un concert historique, sur le
programme duquel figuraient les noms de trois grands compo-
siteurs, qu'il intitule les « créateurs de l'opéra français », à

savoir : Lulli, Rameau et Gluck. Historiquement, l'appréciation
de M. Pasdeloup paraît légère; au point de vue artistique, — et
le fondateur des concerts populaires a le droit de nous dire qu'il
ne veut pas se placer à un autre — son assertion a quelque
apparence de raison, et en tous cas la réunion de ces trois
maîtres présentait l'intérêt le plus vif. Entre Lulli et Gluck,
M. Pasdeloup avait fourni l'occasion d'une comparaison
piquante : d'importants fragments des opéras d'Armide, écrits
par le premier en 1672, par le second en 1777 sur le poème de
Quinault, pouvaient aisément faire voir la manière des deux
maîtres et montrer l'état de la musique à l'une et l'autre époque.
Inutile de dire que les progrès accomplis durant cet espace d'un
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