L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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ART DRAMATIQUE

THEATRE CLUNY : LA BIGOTE

l vous souvient de la salle Taitbout et du tumulte dont
elle s'emplissait les soirs de première représentation ?
Ces soirs-là, un Kroumir de passage à Paris eût pu
assister à cette e'trange fantasia : cinq ou six cents Parisiens
ululant, vocife'rant à l'imitation des animaux les plus bizarres
de la création, interrompant les acteurs par des huées ou des
cris de bêtes fauves, comme s'ils obéissaient à un mot d'ordre
échangé à l'entrée. D'où venait cette folie qui traversait les
tètes ? Sur quoi reposait cette tradition de charivaris périodi-
ques? Sur rien. C'était la mode. Quelle que fût la pièce jouée,
chaque spectateur se transformait en coq, en âne ou en perro-
quet. On se donnait rendez-vous dans la journée, pour faire la
répétition générale des hurlements qui devaient servir le soir.

Eh bien ! ce qui s'est passé, au théâtre Cluny, pour la Bi-
gote, efface à jamais le souvenir des plus belles soirées du théâtre
Taitbout. Il faut remonter au Borgne et au Tremblement de
terre de Mardoce pour trouver un point de comparaison quj
nous donne une idée de l'accueil fait à la Bigote. Le premier
acte avait été écouté avec des sourires; quelques plaisanteries à
mi-voix avaient circulé dans le parterre, mais, au demeurant,
on n'avait pas troublé la représentation. A peine le rideau fut-il
levé sur le second acte que la situation se dessina : un vent de
blague et de gouaille parisiennes souffla sur le public. Du rez-
de-chaussée au paradis, des baignoires aux loges, un bruit sourd
d'abord, puis impérieux, s'éleva : bientôt on ne se contint plus,
et le Kroumir dont je parlais tout à l'heure eût pu voir une
salle entière riant, gloussant, toussant, éclatant en une tempête
destructrice à laquelle nulle pièce ne saurait résister. Il est
constant que la Bigote méritait sa chute cruelle, mais j'eusse
voulu que les rires inextinguibles qu'elle a déchaînés fussent
d'une nature plus saine : le public ne s'est pas contenté de jouer
sur les mots et d'en retourner le sens, il a pris un tour d'imagi-
nation pornographique qui ne laisse pas d'être inquiétant pour
l'avenir; il s'est livré, avec une fâcheuse complaisance, à des
allusions libertines qui ont paru fort spirituelles, si l'on en juge
par leur succès, mais qui révèlent en lui des appétits grossiers
et des préoccupations peu relevées.

Ceci dit, pour sauvegarder les droits de la morale, racon-
tons de la Bigote ce que nous en avons perçu à travers un
tapage de ménagerie et de jardin d'acclimatation. D'abord, l'hé-
roïne s'appelle Ursule. Les polissonneries qu'a suscitées ce nom
vénéré de vierge et martyre sont absolument inénarrables ; toute-
fois, j'en veux citer une qui a eu les honneurs de la soirée. Un
des personnages accuse violemment Ursule d'avoir semé la
désunion dans sa famille : « Qui a bouleversé la maison? de-
mande-t-il. C'est Ursule. Qui a brouillé le gendre avec le beau-
père? C'est Ursule. Qui a poussé le fils à quitter le toit pater-
nel...? » On n'a pas laissé finir l'acteur, et toute la salle s'est
écriée avec l'accent du triomphe : « C'est Ursule ! ! ! » A partir
de ce moment, Ursule a joui d'une popularité embarrassante,
et chaque fois qu'elle apparaissait, on entonnait ce refrain de
toutes parts : « Ursule! Voilà Ursule. » Monté à ce diapason,
le public n'était plus maître de lui-même. Quoi qu'il en soit,
voici le rôle d'Ursule dans la pièce.

Ursule (ne riez pas!) est une vieille fille que les pratiques
d'une dévotion outrée et la discipline d'une religion ridicule ont
rendue insupportable aux siens. Comme elle dirige tyrannique-
ment le ménage de son frère, elle a élevé son neveu Gaston et
deux des cousines de Gaston, Julie et Louise, dans des idées de

piété quasi-monastique ; cependant, par concession aux lois de
la nature, elle destine Gaston à Julie, et Louise à un certain
Tréden. Ce Tréden est tenu en suspicion légitime par Ursule
(ah! cette Ursule! elle sait tout!), et, de fait, Tréden mène avec
hypocrisie une existence irrégulière. Il a même des amis com-
promettants, dont est M. Pradel, homme bien mis, connaissant
le fort et le faible de ce bas monde, peu rompu aux exercices
liturgiques, aimable et galant homme, pour tout dire en un mot.
Ce Pradel déjoue, sans y mettre malice, les calculs jésuitiques
d'Ursule; en effet, c'est lui qui prend le cœur de Julie, ce cœur
qu'Ursule destinait à Gaston. Aussi ne peindrai-je point la rage
d'Ursule (toujours Ursule!) lorsqu'elle s'aperçoit que Julie s'est
éprise de Pradel, ce débauché, bon pour le fagot. La pauvre
Julie est fort en peine, d'abord parce qu'elle désespère de vaincre
les préventions d'Ursule (il faut bien s'y habituer) contre Pradel;
et, de plus, parce qu'elle s'imagine que sa sœur Louise a de l'in-
clination pour celui qu'elle aime. Les appréhensions se dissipent
pendant l'explication très catégorique qu'échangent Pradel et
Louise; mais il ne lui faudra pas moins résister aux empiéte-
ments d'Ursule (encore!) sur sa conscience de jeune fille. Enfin,
Julie serait une victime du fanatisme et de l'intolérance, si le
cousin Gaston ne changeait tout à coup d'attitude et ne tenait
résolument tête à Ursule (l'inévitable Ursule!). Un bouleverse-
ment complet s'est opéré dans l'esprit de Gaston qui, à l'école
de Pradel, s'est déniaisé, a jeté aux orties le froc qu'on lui
ménageait et s'habille chez le bon faiseur. Avec l'indépendance,
la franchise est revenue : Gaston déclare tout uniment à Julie
qu'il ne l'aime point, Julie en dit autant à Gaston, et voilà deux
jeunes gens qui se quittent les meilleurs amis du monde. C'est
alors qu'Ursule inaugure un jeu infernal, au nom du Père éter-
nel, et, par les intrigues les plus dévotement coupables, cherche
à rompre les mariages qui s'élaborent en dehors d'elle. Mais
tous ces petits couples s'entendent entre eux, forment faisceau,
tiennent en échec la farouche Ursule, qu'ils forcent, en fin de
compte, à se réfugier dans un cloître.

Telle est la comédie que MM. Jules André et Daveline ont
composée; le public, ainsi que vous l'avez vu, ne s'en est point
fâché. Il avait le droit de se plaindre, il ne l'a pas fait; sa belle
humeur a pris le dessus et, par une complication de charité
chrétienne qu'Ursule a eu de la peine à comprendre, il a par-
donné aux auteurs.

Les acteurs, engagés dans la partie, ont soutenu de leur
mieux la gloire un peu effacée du théâtre Cluny; si MM. Jules
André et Daveline avaient déployé autant de talent et d'expé-
rience que les interprètes de la Bigote ont déployé de courage,
il y aurait eu transaction entre la pièce et le public. Ils ont
fermé la porte à toute tentative d'arrangement, leur ouvrage
étant peu intéressant et présenté avec une brutalité de moyens
inexprimable.

Deux artistes se sont fait remarquer, en dépit de la tour-
nure bouffonne de la représentation. M. Nerssanta joué l'amou-
reux avec une conviction très sincère; il a le timbre doux et
pénétrant, et comprend ce qu'il dit, même quand ce qu'il dit
ne signifie pas grand'chose. M110 Harris-Goutchalde, qui a passé
par l'Ambigu et qui n'y retournera plus, si elle suit sa voie, a
plu par ses façons distinguées. Il se pourrait bien qu'elle allât loin.

Si jamais Ursule va en paradis, elle sera mal venue à dire
que la terre est une vallée de .larmes.

Arthur Heulhard.
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