L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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ART MUSICAL

Théâtre de la Renaissance : M"' Moucheron, un acte de
MM. Leterrier et Vanloo, musique d'Offenbach ; le Canard à
trois becs, opérette en trois actes de M. Jules Moineaux,
musique de M. Emile Jonas. — Théâtre de l'Opéra-Comique :
le Pardon de Ploërmel.

Après une saison cahotée d'insuccès en reprises, et en
somme peu intéressante, la Renaissance a enfin trouvé un
spectacle fait pour attirer l'attention de la critique et du public.
M"e Moucheron n'est qu'un lever de rideau, et renferme tout
juste assez de musique pour pouvoir être qualifié de vaudeville.
Le principal mérite de cet acte, qui se passe dans un pensionnat
de jeunes filles, est une gaieté franche, presque enfantine, la
gaieté de bonnes gens qui s'amusent et non celle d'auteurs qui
se prennent la tête pour amener le public à se tenir les côtes.
Un autre mérite de M"« Moucheron est de nous montrer réunis
trois acteurs qui sont de véritables artistes et qui auront un
nom dans l'histoire de la fantaisie excentrique : M110 Desclauzas,
grande, forte, jolie, avec une voix admirablement timbrée que
scande un hoquet singulier; M"10 Mili-Meyer, pour qui semble
faite l'appellation de M' " Moucheron, car sa petite personne va,
vient, s'agite avec un petit cri aigu, pareil au chant que certains
insectes produisent par le frottement de leurs élytres; enfin,
M. Jolly, qui réussit si bien à prendre un air tout à fait bête,
qu'on est forcé de lui attribuer infiniment d'esprit.

Le Canard à trois becs, qui vient après M11' Moucheron sur
l'affiche du théâtre de la Renaissance, appartient au genre que
l'Œil crevé avait mis à la mode. La reprise de cette bouffon-
nerie en trois actes a remis en lumière le nom d'un librettiste
et surtout celui d'un compositeur un peu trop négligés peut-
être, en ces dernières années, par les directeurs des théâtres de
genre. La musique de M. Emile Jonas a toute la correction
que l'on est en droit d'attendre d'un professeur du Conserva-
toire ; elle n'a rien des doctorales lourdeurs qu'on pourrait
redouter d'un aussi grave personnage. Spirituelle et toujours
en scène, elle s'installe commodément dans l'espace un peu
étroit que lui réserve l'opérette, babillant agréablement et
soulignant d'un trait délicat telle ou telle gaieté du dialogue,
tel ou tel aspect d'un caractère, telle ou telle originalité des
bizarres fantoches dont elle accompagne les folies. On annonce
pour l'hiver prochain trois actes nouveaux qui auraient été
commandés à l'auteur du Canard à trois becs; étant donnés
l'insuffisance des faiseurs ordinaires et le peu de succès qu'ils
ont obtenu cette année, la direction a tout intérêt, en effet,
à essayer d'autres guitares.

Si l'on pouvait douter que M. Carvalho soit un metteur
en scène de premier ordre, il serait facile de s'en convaincre
en voyant comment l'excellent directeur réussit à donner à
ses moindres faits et gestes une importance capitale. La reprise
du Pardon de Ploërmel était annoncée près d'un an à l'avance,
et autour de ce simple événement on a trouvé le moyen d'exci-
ter et d'entretenir sans cesse la curiosité publique. Elle a enfin
eu lieu, cette reprise tant attendue, et certes elle ne brille pas
par les prodigalités de mise en scène auxquelles, depuis quelque
temps, on nous a accoutumés. Tout le prestige est dans la
musique de Meyerbeer, et, hâtons-nous de le dire, c'est là une
merveilleuse évocatrice des légendes bretonnes, des fées, des
korrigans, et de ces landes aux bruyères mélancoliques où
l'homme ignorant et faible est le jouet des forces de la nature.

Le faire de Meyerbeer, serré, dense, parfois lourd, ne
ressemble en rien à celui des compositeurs d'opéra-comique

français. A l'époque où le Pardon de Ploërmel fut écrit, cette
musique, remplie d'intentions poétiques finement exécutées,
dérangeait un peu les habitudes, et il n'est pas sûr que sans
la chèvre Bellah qui traverse la scène sur un pont, sans la cas-
cade d'eau naturelle qui frissonnait dans le lit du torrent, la
fantasmagorie du maître eût été accueillie et comprise. Le goût
public depuis lors a fait de grands progrès, et la musique du
Pardon de Ploërmel, en avance sur ses contemporains, nous
paraît aujourd'hui la saine et véritable expression des senti-
ments qu'elle veut traduire. La Bellah engagée pour cette
reprise peut, comme cela lui arrive quelquefois, manquer son
entrée et rester dans la coulisse; M. Carvalho peut remplacer
l'eau naturelle — que l'on va voir couler à l'Ambigu dans Nana
— par des toiles d'un gris vert aux plis desquelles un invisible
agent donne l'agitation nécessaire. Cela n'empêche pas les
auditeurs d'applaudir avec enthousiasme l'ouverture, si admi-
rablement développée, l'air d'Hoël, les couplets de Corentin,
l'orage, le duo dramatique, le Pater noster et la magnifique
page qui est le rayonnant couronnement de l'œuvre. Assuré-
ment, la direction de l'Opéra-Comique est au courant de ce
mouvement d'opinion, et c'est pourquoi elle s'est gardée d'attri-
buer aux détails extérieurs de mise en scène une importance
exagérée, pour donner tous ses soins, dans cette reprise, à l'in-
terprétation musicale.

L'exécution du Pardon de Ploërmel exige une réunion de
talents difficile à rencontrer. Les rôles épisodiques sont nom-
breux, et ce serait manquer aux intentions du maître que de
les confier à des artistes sans valeur ; d'ailleurs tous contiennent
de réelles difficultés vocales. Quant aux personnages principaux,
si ceux d'Hoël et de Corentin sont relativement faciles à repré-
senter, celui de Dinorah ne peut être abordé que par une
cantatrice éprouvée. La virtuosité y est poussée aux dernières
limites, et à côté de ces éblouissantes fioritures se trouvent
des passages d'un sentiment tendre et contenu que les chan-
teuses à vocalises sont rarement appelées à rendre.

Mlle Marie Van Zandt, qui remplit ce rôle, est une frêle et
petite personne, à la physionomie encore enfantine, et qui tire
l'œil par l'étrange distinction de son allure. Elle ne copie
aucune de ses devancières; tout en elle est d'une originalité
charmante. Gauche et comme effarouchée, mais gracieuse dans
sa vive démarche, elle parle avec un accent étranger très
prononcé : sans nuire à l'articulation des consonnes, cet accent
dénature trop souvent la couleur des voyelles. Défaut grave et
dont il nous semble qu'il devrait être facile à la jeune artiste
de se corriger, car ce détail de prononciation fait partie inté-
grante de l'art musical, et MUo Van Zandt est supérieurement
douée pour cet art. C'est merveille de lui entendre développer
la phrase du compositeur, donnant à chaque note sa valeur
vraie, à chaque accent l'expression voulue, avec les inflexions
particulières que peut y ajouter le timbre singulier de sa voix.

On parle beaucoup de la Patti à propos de la Dinorah de
l'Opéra-Comique. C'est MUo Nilsson que Mu° Van Zandt rap-
pellerait plutôt par le résonnement cristallin de certaines de
ses notes élevées, par le métal argentin dont est fondu son
médium. De Mme Patti, la jeune artiste n'a pris que la très
mauvaise habitude de points d'orgue interminables et qu'aucun
style n'autorise. Lorsque la cantatrice italienne se livre à ces
excentricités de mesure, au moins peut-on admirer chez elle
la perfection de cet exercice vocal qu'on appelle un son filé.
M"0 Van Zandt, sous ce rapport, est encore loin de son modèle,
mais si elle voulait nous croire elle ne chercherait nullement
à reproduire ces tours de force sur la scène; elle n'imiterait
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