L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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L'ART BOURGEOIS'

(suite et fin)

III

LES TABLEAUX

es tableaux, là, sont des meubles.

Nous ne trouvons pas de travaux décoratifs sur les murs.
On s'est hâté, et, à une maison vivement construite ou achetée
d'occasion, on a apporté une décoration étrangère ; car il s'agit
bien là d'une décoration, et je vais le montrer. Lorsque, ô bour-
geois, mes frères, pour votre salle à manger, par exemple, vous
demandez des tableaux de nature morte, gibier, fruits, légumes,
poissons, c'est par un besoin esthétique de concordance, par un
sentiment du caractère propre à cette salle et à sa raison, c'est là
un sentiment d'art fort justement placé. Lorsque vous réclamez
ces tableaux de même grandeur et se faisant pendant, vous éprouvez un besoin d'ordre architec-
tural, un besoin d'harmonie des lignes ; lorsque vous les voulez d'une grandeur plutôt que d'une
autre, vous obéissez à un autre sentiment du même ordre : le sentiment des proportions.
Enfin ces recherches d'ordre, d'harmonie, de concordance du caractère, sont purement décora-
tives et parfaitement à leur place dans les surfaces nulles, sans boiseries et sans ouvrages
décoratifs de sculpture ou de peinture, tels enfin qu'on nous les donne généralement aujourd'hui.
Mais ici, je cesserai de vous louer.

En effet, ces premières dispositions, qui sont bonnes et partent d'un bon esprit, vous les
réalisez de la façon la plus saugrenue. Tout d'abord, vous vous adressez à des peintres au
talent personnel, fort préoccupés de faire un tableau pour ce tableau même, voire, par notre
temps d'étouffement par le grand nombre, de tirer ce qu'on appelle en notre argot un coup
de pistolet. Vous lui achetez, à cet agréable tireur, son coup de pistolet, et vous l'apportez au
milieu de vos panneaux : et voici tout votre beau travail (l'imagination décorative démoli ; seul,
le coup de pistolet part et il tue toute harmonie ; lui seul s'entend. Il n'y a plus rien dans votre
salle à manger, il n'y a plus qu'un tableau à effet. Maintenant, qui plus est, cet effet est
centuplé par la bordure que vous permettez à ce tableau. Au milieu de votre salle à manger
que, généralement, vous composez d'une façon sévère, sombre2, vous admettez un cadre énorme,
aveuglant d'or, et écrasant d'ornements d'un style encadreur-doreur déplorable ! Cette richesse,
au milieu des sobriétés d'agencement que nous adoptons, fait à ce tableau ainsi encadré une
entrée de parvenu monté sur une grosse bijouterie d'or. Même au milieu de nos plus beaux
salons, de nos plus belles chambres à coucher, ces grosses dorures sont tout à fait déplacées ;
elles le sont plus encore même parmi ces choses d'un choix et d'un goût plus juste et plus
élevé. D'ailleurs, tout cela se détache sur des papiers au rouleau, à quelques francs, et sous des
corniches de plâtre moulé !

Ces tableaux-meubles composent une décoration de hasard, faits comme ils sont, en dehors
de toute préoccupation de place, de lumière et d'accommodation à un plan général.

Si nous cherchons encore, nous trouverons d'autres anachronismes curieux. Il y aurait par

1. Voir l'Art, 70 année, tome Ier, page 248.

2. Pourquoi ces murs sombres? Est-il donc si désagréable de dîner? Est-ce en vue d'une simple opposition d'asp;ct entre le salon et
la salle à manger? Ce serait futile. > .

Tome XXV. 5
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