L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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ART DRAMATIQUE.

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peintre, Thomas, architecte, et Lefébure et Maréchal, musi-
ciens. Il rencontrait là-bas tout un groupe militant et vaillant
de jeunes hommes, en marche, eux aussi, pour l'avenir, quel-
ques-uns arrivés déjà et glorieux, les peintres Machard, Merson,
Édouard Toudouze, Joseph Blanc, Ferrier, Marot, Blanchard,
mort en 1879, deux ans avant lui; les sculpteurs Mercié, Mar-
queste, Idrac, Noël, Allar, Coutan, Injalbert, un Institut en
herbe vivace et jeune; M. Héber;, puis M. Lenepveu étaient
ses directeurs.

0 Lafrance envoyait ce Saint Jean enfant, maigre, petit
mangeur de sauterelles, inspiré et ardent, qui semble un per-
sonnage de Donatello debout dans le désert, et son Achille et
tant d'autres travaux encore '.

« Il concourait naguère pour le monument à élever à Ver-
sailles au souvenir de l'Assemblée Constituante. Il avait l'esprit
plein de projets et le cœur plein de foi, se reposant de la
sculpture en exposant des petits tableaux non sans talent,
péchant, chassant, tout fier de son très curieux appareil de
pêcheur à la ligne, qu'il soignait avec une attention passionnée.
On le voyait, en été, à quatre heures du matin, installé au bord
de la Marne, à Gournay, chez son ami Roger Ballu, et, la ligne
à la main, oubliant les exquisités de Donatello ou les subli-
mités de Michel Ange pour les chevesnes ou les goujons.

« Parmi les œuvres achevées que laisse cet homme jeune,
véritable artiste et compagnon aimé, dont la statue de Sauvage
et le joli buste souriant et fin de MUé Alice Lody faisaient
applaudir le nom au Salon dernier, il faudrait citer maints
projets d'orfèvrerie artistique, entre autres, tout un service en
argent qu'il exécutait pour Début et Coulon, les joailliers de la
rue de la Paix. C'était là comme une fantaisie de raffiné. La
cafetière était représentée par une Arabe, la théière par une
Chinoise, le pot au lait par une Bretonne, etc., etc., et toutes
ces figurines d'un goût ravissant.

« La maladie qui le frappa coupa brutalement court à tous
ces rêves. Il fallut que Lafrance s'arrêtât en pleine production.
A Rome, il avait eu les fièvres avec une certaine violence, et
peut-être laissaient-elles des traces dans son organisme. Un
jour, presque brusquement, toute la chevelure blonde de ce
beau garçon herculéen était tombée. Il en avait souri. Lorsqu il
apprit qu'il avait la pierre, et que l'opération était nécessaire,
il sourit encore. Il put remarquer combien la vie a de rappro-
chements ironiques lorsqu'on le transporta, lui, l'auteur du
petit Saint Jean, à l'hôpital de Saint-Jean-de-Dieu.

« Là, l'opération faite avait parfaitement réussi au point
de vue chirurgical. Tout allait au mieux, les deux premiers
jours. On pouvait croire le sculpteur hors de péril, puis, tout à

coup une fièvre se déclara, faible d'abord, mais persistante ;
elle alla croissant et, au bout de quelques jours, Jules Lafrance
était emporté par la fièvre purulente.

« Jusqu'à la fin, il avait gardé sa verve spirituelle, il plai-
santait avec ses amis, dans les accalmies de la fièvre. La veille
de sa mort, il fit signe qu'il voulait rester avec son vieil ami
Roger Ballu. Il lui prit la main, l'approcha de son lit, et lui
demanda de quoi écrire. Ses doigts tremblaient, ces doigts qui
avaient hardiment taillé le marbre, le crayon leur échappa et
il pria Roger Ballu de le prendre et d'écrire. Il dicta alors à
son ami quelques phrases incohérentes par lesquelles il recom-
mandait la vieille mère laissée sans ressources et l'enfant qui
allait naître dans quelques mois.

« Tout en riant pour donner du courage au moribond,
M. Roger Ballu jura d'obéir à ses volontés dernières. Jules
Lafrance ne se croyait pas d'ailleurs si près de la mort; il
avait confiance en sa vigueur, en sa volonté, en ses espoirs, en
ses rêves. Mais il voulait être prêt à tout du moins, et se sentir
en règle avec la vie comme avec la mort.

« De cette mort, le pauvre garçon ne devait avoir ni les
tourments ni l'angoisse. Le soir, la fièvre redoublait; il se
plaignait de souffrir, il était secoué sur son lit par des tremble-
ments nerveux. A onze heures, il s'endormit sous l'influence
de la morphine; il ne se réveilla pas, l'agonie le saisit durant
son sommeil et il ne reprit pas connaissance; à trois heures du
matin, il mourut. »

M. Roger Ballu est un homme de cœur, qui a tenu à hon-
neur de s'acquitter dignement du mandat que lui avait confié son
ami mourant; il a fait tout le possible dans sa sphère d'action,
et il n'a pas été le seul; ce n'est point leur faute si le résultat
est resté si en arrière de leurs légitimes espérances. Nous ne
nous arrêterons pas davantage à cet échec; l'essentiel est de
parvenir à le réparer. L'Art a résolu de s'y employer, et sans
avoir consulté M. Roger Ballu, nous sommes certains que son
actif concours nous est tout acquis.

Après avoir tenu à rendre un dernier hommage artistique
à la mémoire de Jules Lafrance, en mettant en lumière un des
côtés trop ignorés de son remarquable talent, — nous avons à
cet effet fait reproduire une de ses élégantes créations pour
l'orfèvrerie, c'est peut-être sa dernière œuvre cette délicate
statuette qu'il modela pour MM. Début et Coulon, les succes-
seurs de Samper, — nous voulons arriver à mettre absolument
à l'abri du besoin la mère de l'artiste et assurer l'avenir de cet
enfant qui appréciera d'autant mieux ce que valait son père
que les dévouements inspirés par sa fin prématurée auront été
plus féconds.

ART DRAMATIQUE

THÉÂTRE DE LA P O RTE-S AI N T-M A RTI N : LE PRÊTRE

'affiche de la Porte-Saint-Martin vient de révéler
un nom nouveau, celui de M. Charles Buet. Je
me sers d'un terme impropre en disant que le
nom de l'auteur du Prêtre est nouveau, il est, au
contraire, fort connu dans les cercles catholiques
pour lesquels il a écrit quantité de romans moraux parus chez
l'éditeur Palmé. Mais il n'avait pas encore franchi l'enceinte

réservée de ce personnel restreint, et c'est la première fois
qu'il aborde les couches profondes du public parisien. Il y a
quinze jours, en dépit de ses romans, M. Charles Buet était
lettre morte pour la majorité d'entre nous; cinq heures de
représentation ont suffi pour nous familiariser avec son nom,
tant l'épreuve a été à son honneur.

Le titre choisi était passablement inquiétant pour le succès

1. « Les principales œuvres de Lafrance sont : Saint Jean enfant; Achille; deux grandes figures, la Prudence armée, la Justice, décorant le côté nord du pavillon
de Flore; une statue en argent, de im,to, Notre-Dame de Lourdes, placée sur la bibliothèque des bulles du Vatican; Frédéric Sauvage, pour lîoulogne-sur-Mer; un
Saint Bernard, un Bon Pasteur (inachevé), pour un couvent prés de Lille ; puis de nombreux bustes : Puget, Lefebvre, Roger Ballu, Mathieu Mole, au Palais de Justice ;
Christojle, Cheronnet, Mlle Alice Lody; enfin la statue de la Hongrie, qu'on devrait conserver et qui figurait sur la façade de l'Exposition universelle. En outre, il a fait
beaucoup de délicats ouvrages d'orfèvrerie, un grand surtout pour Christole; sans parler de travaux inechevés pour l'Httîl de Ville. »
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