L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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ART DRAMATIQUE

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THEATRE DU CHATEAU-D'EAU : LA DEGRINGOLADE

La Dégringolade, représentée au théâtre du Château- du général est ramassé sur la pelouse du château. Un seul

d'Eau le vendredi 15 avril, est le coup d'essai d'un jeune homme, le palefrenier Cornevin, a vu le meurtre; mais son

auteur qui a nom Henri Desnar; M. Desnar ne me croirait loyal témoignage est balancé par celui d'un autre paletre-

certainement pas si je lui disais que la Dégringolade est un nier, nommé Grollet,dont Combelaine achète la conscience,

coup de maître, et je me garderai bien de le lui dire. J'ai Cornevin n'en étant pas moins embarrassant, on l'arrête sur

dessein de parler de son premier ouvrage avec les ménage- l'ordre de Combelatne et on le déporte à l'île du Diable

ments dus à un débutant ; ces précautions ne sont pas incon- malgré ses protestations. Par conséquent, à la lin du pre-

ciliables avec la vérité due au public. mier acte, la vertu est punie et le vice récompensé. Le

Au lendemain de la guerre de 1871, Emile Gaboriau public du Château-d'Eau, qui a des mœurs et de l'hon-

qui avait, à défaut d'un grand goût, une imagination vive
et prompte, publia, sous le titre de la Dégringolade, un
feuilleton où la tragique histoire du second Empire était
contée sous couleur du roman. Encor que le livre, emporté
vers le succès par le courant de l'opinion, ait eu tout le
succès possible, on n'y retrouve pas les qualités d'invention
et les ressorts d'intrigue qui ont fait la popularité des autres
volumes de Gaboriau. On sait que Gaboriau avait invente
un genre et qu'il avait jusqu'à un certain point renouvelé
la face du feuilleton ; ses sujets se relevaient d'un ragoût
judiciaire assez piquant, et les développements qu'ils com-
portaient étaient conduits par des détectives héroïques
comme d'Artagnan et rusés comme Vidocq. Le théâtre
convient moins à cette nature d'ouvrages où le principal
personnage retourne cinq ou six fois à son point de départ
avant d'atteindre le but, et Y Affaire Lerouge, qu'a donnée
Gaboriau en collaboration avec Hostein, est un exemple à
citer à l'appui de ce que j'avance. On a devant soi un rébus
dramatique dont il ne fai t chercher que la démonstration,
le mot nous en étant indiqué d'avance. Le public, peur des
motifs qui lui sont particuliers, ne se plaît point à ces jeux
de patience où l'auteur parle trop au raisonnement et pas
assez au cœur. On l'inquiète là où il faudrait le faire pleurer,
on l'intéresse là où il faudrait le séduire. Il y a bien un peu
de cette confusion dans le drame que M. Desnar a tiré de
la Dégringolade, et il en rejaillit quelque chose sur l'ombre
du pauvre Gaboriau; mais les ombres sont sacrées, laissons
là Gaboriau. Comme tout drame, découpé dans un roman
d'aventures, la Dégringolade embrasse un champ d'épisodes
qui tient beaucoup plus du panorama que de l'art drama-
tique. Les héros y semblent chaussés de bottes de sept
lieues; mais ces formidables enjambées qui n'effrayaient
pas le Petit-Poucet ne sauraient dérouter des spectateurs
aguerris comme le sont, en général, ceux de ce siècle-ci.
Lançons-nous donc résolument aux trousses des person-
nages de la Dégringolade.

L'action s'engage avec le coup d'Etat du prince-prési-
dent et suit obliquement, à travers un espace de dix-huit
ans, la fatale destinée de celui qui fut Napoléon III. Le
général Delorge, mandé à l'Elysée dans la nuit du
2 décembre, refuse de s'associer à la fortune de Louis
Bonaparte et est assassiné par le comte de Combelaine, un
des confidents du prince. Le lendemain matin, le cadavre

nôteté, ne saurait tolérer plus longtemps cette situation
anormale; aussi, M. Desnar, en cela d'accord avec Gabo-
riau, se charge de ramener Cornevin avec le bon ordre et
l'équilibre.

Pendant que Cornevin gémit dans le fort, sous le
pseudonyme imposé de Boutin, il y a un homme en France,
un homme qui songe à venger le général Delorge et à déli-
vrer le forçat innocent qui paye à la société la dette de
Combelaine. Cet homme est un ami de la famille Delorge,
un certain Ducoudray dont le nom mériterait bien de pas-
ser à la pDstérité. Figurez-vous que ce Ducoudray pousse
le renoncement aux joies de la terre et l'abnégation de
soi-même jusqu'à endosser la casaque du bagne aux lieu et
place de Cornevin après avoir facilité son évasion. C'est là
un beau trait; on pourrait même trouver que Cornevin en
prend à son aise avec la reconnaissance, car avant de
retourner en Europe il s'octroye un congé de plusieurs
années en Amérique où il fait une fortune cilossale .
Enfin, il se décide à revenir au pays, sous le nom de
Packson. Il arrive à temps pour démasquer une nouvelle
infamie de Combelaine, qui, à bout de re-sources, est sur
le point d'épouser une riche héritière, M1!" de Maillefer.
Fidèle à ses habitudes de mensonge, Combelaine réussit
presque à persuader la jeune fille que sou frère a volé la
caisse d'un de nos grands établissements de crédit, il lui
forcera peut-être la main à l'aide de ce subterfuge, mais il
compte sans la revanche de la morale. L'empire défaille,
écrasé sous la roue capricieuse de la fortune, de toutes
parts on se lève contre le maître et les valets. Combelaine
est particulièrement menacé. Le traître Grollet, resté
auprès de Combelaine en qualité de garde-chasse, va
expier également son faux serment. Uni à Juana Cornevin
qui, depuis la déportation du chef de la famille, traîne sa
misère par toute la France; à Raymond Delorge, qui aime
M"e de Maillefer et qui est payé de retour; enfin à Ducou-
dray, qui a rompu sa chaîne après une douloureuse captivité,
Cornevin, ou M. Packson, à votre guise, triomphera de
Combelaine qui, acculé, condamné par l'éclatante démons-
tration de son crime, se loge une balle dans la cervelle.
Grollet n'échappera pas non plus; Cornevin l'ayant ren-
contré au détour d'une allée sombre, dans le cimetière
Montmartre, le tue bel et bien comme un chien enragé.
Un rayon de lumière électrique, parti des frises, vient

M.

Kncadbement composé et dessiné pour « i.'Art » par John Watkins.
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