L' art: revue hebdomadaire illustrée — 7.1881 (Teil 2)

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L'ART.

italien, et finit par s'embrouiller dans les explications les plus
invraisemblables. Tout cela va, vient, trotte menu avec une
allégresse indicible. La situation est constamment en éveil, le
mot toujours à son poste de combat. C'est une fête pour la
rate. Vous ne pouvez imaginer, sans l'avoir vu, le naturel
exquis, la bonhomie merveilleuse de Dupuis dans le rôle de
Suzor! Ah! l'admirable comédien ! Vois, ex-directeur de prison,

lui donne convenablement la réplique, et la justice me com-
mande d'ajouter que M"0 Lesage est belle, sous les traits de
M""' de Suzor, autant que Mlie Carrière est piquante dans le
frais costume de la soubrette. Le Vaudeville n'est pas loin,
monsieur ou madame qui lisez ceci; c'est actuellement le plus
joli Voyage d'agrément qu'on puisse faire sans sortir de Paris.

Arthur Heui.hard.

HENRI VIEUXTEMPS

Le Journal des Débals et l'Indépendance belge se sont l'un
et l'autre occupés de l'illustre violoniste verviétois, dans leur
numéro du 18 juin. Nos lecteurs nous sauront gré de repro-
duire les deux articles, ils sont d'un extrême intérêt. Donnons
d'abord la parole à M. E. Reyer, l'éminent critique des
Débats :

« Henri Vieuxtemps vient de mourir à Mustapha, près
d'Alger, dans la maison de santé de son gendre, le docteur
Lahdowski. C'était plus qu'un grand virtuose, c'était un grand
artiste. Nul ne l'a égalé pour la puissance du son, l'élévation
du style, l'ampleur magistrale de l'archet. Fétis nous raconte
qu'à l'âge de deux ans, Henri Vieuxtemps, fils d'un ancien
militaire qui s'était établi luthier à Verviers, passait des heures
entières, dans la boutique de son père, à frotter les crins d'un
archet sur les cordes d'un petit instrument. J'imagine que pour
ce fait l'enfant était fouetté quelquefois et qu'on le couchait
de bonne heure. Prenons-le seulement à l'âge où il fit son
premier voyage à Paris, accompagné de son maître de Bériot.
Il y joua dans un concert, et Fétis, qui l'entendit, n'hésita pas à
prédire à ce petit prodige à peine âgé de dix ans un brillant
avenir. Certes, jamais prédiction ne s'est plus complètement
réalisée.

« Vieuxtemps a visité toutes les capitales de l'Europe et a
fait deux fois le voyage d'Amérique^ L'empereur Nicolas le
nomma premier violon solo de sa musique; mais le climat de
Saint-Pétersbourg ne lui permit pas de séjourner en Russie
aussi longtemps qu'il s'y était engagé, et il reprit ses pérégri-
nations à travers l'Allemagne, l'Angleterre, la France et la
Belgique, donnant partout des concerts, se faisant applaudir
partout, même dans son pays.

« Pendant quelques années il se reposa dans une fort jolie
propriété qu'il avait acquise aux environs de Francfort. C'est
là qu'il me joua pour la première fois, accompagné par
M"10 Vieuxtemps, femme de grand mérite et excellente musi-
cienne, sa magnifique sonate pour alto et piano. Cette soirée
intime est un de mes meilleurs souvenirs. J'aimais beaucoup
Vieuxtemps dont j'avais fait la connaissance à Paris lorsqu'il
vint y donner en i858 ces belles séances de musique de
chambre qui lui valurent de si grands, de si légitimes succès.
En 1870, Vieuxtemps fut nommé professeur au Conservatoire
de Bruxelles, fonctions qu'il ne put conserver que pendant
quatre années. Sa santé commençait à s'altérer. Revenu à
Paris, il y fut frappé d'une attaque de paralysie partielle et
obligé de renoncer à tout travail. Puis son état sembla s'amé-
liorer; il ne jouait plus du violon, mais il pouvait se donner
tout entier à la composition. Le climat d'Afrique lui fut
recommandé; malheureusement, les bons effets qu'il en res-
sentit n'empêchèrent pas le retour de la maladie à laquelle il
devait succomber.

« Vieuxtemps a écrit pour son instrument des concertos,
des fantaisies, des sonates, des airs variés et des études qui ont
une valeur réelle. Son concerto en mi est une œuvre de premier
ordre; sa grande polonaise pour violon et orchestre est un
morceau célèbre et qui mérite bien sa célébrité.

« Nous le regrettons bien sincèrement, ce grand et honnête

artiste dont la carrière a été si brillante, si laborieuse, et qui
a su se faire tant d'admirateurs, tout en conservant un si grand
nombre d'amis. »

Le Guide musical a commencé la publication d'une autobio-
graphie de l'artiste et c'est à ce propos que l'Indépendance
belge s'exprime ainsi :

0 L'intérêt de ce document authentique, indépendam-
ment des détails qu'il nous donne sur la carrière du célèbre
violoniste, sur ses voyages, ses succès, ses œuvres, sur les
artistes avec lesquels il a été en relation dans les deux
mondes, cet intérêt tient aussi à la modestie sincère et char-
mante dont tout ce récit est empreint. Un maître de cette
taille sait évidemment ce qu'il vaut, et Vieuxtemps, comme bien
on pense, n'a pas l'air de s'étonner de ses triomphes. Mais
quand on a débuté dans les enfants prodiges et quand l'homme
fait a eu cette rare fortune de tenir et de dépasser les promesses
de l'adolescent, il est rare qu'on ne se prenne pas pour le
maître des maîtres et qu'il ne se mêle pas une nuance de
dédain ou de dépit aux éloges que l'on concède à ses rivaux.
Vieuxtemps n'a pas de ces petitesses. Rien de plus touchant,
par exemple, que ce qu'il dit du grand artiste qui, l'ayant
entendu à Amsterdam en 1827, — il avait alors sept ans et
demi, — se chargea de son éducation de musicien et de
virtuose :

« Bériot fut pour moi un second père; je devins sa préoc-
« cupation constante. Il s'attacha surtout à m'inspirer le respect
« et le goût des anciens maîtres, m'initia aux beautés des
« Corelli, Tartini, Viotti, Rode, Kreutzer, etc.. Il m'enseigna
« à les admirer et à les regarder comme des modèles. Je me
« plais à rendre ici un hommage illimité de reconnaissance au
« maître qui a su éveiller chez un enfant des sentiments qui se
0 sont incrustés et développés en lui au point de me donner la
« conviction que sans eux il ne peut exister d'artiste vrai,
« convaincu, éclairé. »

« Plus loin, il raconte qu'à Vienne, le baron Lannoy
l'invita à exécuter le concerto de violon de Beethoven à l'un
des trois concerts spirituels, qui avaient lieu annuellement
sous sa direction :

« Je ne connaissais pas le concerto et je n'avais que quinze
« jours devant moi pour l'apprendre. Je me mis donc à l'œuvre et,
« malgré les difficultés de conception et d'exécution dont cet
« ouvrage est hérissé, je fus prêt à temps, et je l'exécutai, je
« crois, d'une manière satisfaisante pour mon âge. »

« Le trait est délicat, et il y a là un hommage indirect à
Joaehim, bien que Vieuxtemps tienne à honneur de constater,
comme c'est son droit, que cette exécution (en 1834) fut la
première après la mort de Beethoven.

« Il faut voir aussi avec quelle émotion il parle de
Paganini :

« Ce qui fit alors époque dans ma vie, ce fut le bonheur
« d'approcher et d'entendre Paganini (à Londres, juillet 1834).

« Un matin, mon père rentra tout effaré, en s'écriant :
0 II est ici, nous allons l'entendre ce soir dans un concert. »
« Grand émoi ! Sensation ! absence de faim et soif! Il y avait
« de quoi ! Je m'en souviens encore ! Je le vois ! Je l'entends !
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